Ça peut aussi être simple

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Je ne suis pas morte, disparaître quelque temps des réseaux et voilà les messages : tout va bien ? que se passe-t-il ?

Non, je ne suis pas morte, quoi que…

 

Il y a un avant, il y a un après.

 

Oui je suis morte alors, symboliquement mais pas que. Coming out : depuis deux ans j’avais un problème de santé, sérieux, terrifiant, je vivais avec un nuage au dessus de la tête, il me suivait partout, même si je faisais la maligne : « chaque épreuve est un apprentissage », même si je refusais d’y voir une fatalité, mais une plutôt une occasion de grandir, de nettoyer mes écuries, de me délester, d’avancer, de trier, puisque rien n’arrive par hasard.

 

J’ai remonté les manches et j’ai commencé le travail (que bien sûr j’avais la sensation d’avoir déjà accompli…), mais le corps n’était visiblement pas d’accord, puisque j’avais les boules, non, pas métaphoriquement, mais physiquement : une tumeur, sur la thyroïde.

 

Voilà c’est dit.

 

Une boule (qui s’est finalement avérée être deux, non, les échographies n’ont rien de fiable), cette boule est sortie en deux heures de temps, si brutalement… en deux heures, ma vie a changé, une faille s’est ouverte sous mes pieds.

(Un jour, un livre, je vous raconterai toute l’histoire, c’est une histoire si troublante, je l’appellerai L’histoire du cœur, certainement.)

 

J’ai travaillé, lutté, abandonné, prié, consulté, nettoyé, refusé, analysé, raisonné, déraisonné : J’ai tout fait (j’étouffais ?!).

 

Je ne voulais pas me faire opérer, j’avais si peur du résultat, qu’on découpe ma thyroïde, devoir peut-être prendre des hormones, à vie, moi qui refuse d’avaler ne serait-ce qu’un Doliprane, non, il y avait d’autres solutions, d’autres alternatives, puisque je le voulais.

 

La maladie a fait son travail, celui de révélateur: les relations, les amis, ceux que l’on découvre présents, protecteurs, authentiquement bienveillants, ceux dont vous ne soupçonniez pas qu’ils puissent faire preuve d’une telle présence, d’une telle amitié. Et puis les autres, ceux qui ne se rendent pas compte de ce que vous traversez, ceux qui, par leur dureté, leur absence de compassion, blessent ; ceux qui se donnent bonne conscience par des mots, des messages bien pensants mais qui, dans les actes, sont totalement absents ou pire. Et puis les inconnus rencontrés comme par magie, juste au moment où vous en aviez tellement besoin et qui restent et font désormais partie de votre vie, ceux que vous n’attendiez pas.

La maladie nettoie tout : les relations, le travail, nos habitudes, nos croyances, elles est une forme de raz-de-marée.

 

La destruction est-elle une bénédiction, une occasion de tout reconstruire, de se reconstruire sur des bases saines ?

 

 

Parce que je me suis retrouvée là, toute nue, vulnérable, assise sur ces gravas, impuissante.

 

Je ne me suis jamais sentie aussi humble, aussi fragile, dépouillée de tout artifice : plus de travail, plus d’énergie, plus de confiance, plus de force : le vide.

 

Dans cette entreprise de perte, je me suis accrochée à ce qui me procurait de la joie : de longues marches dans la nature, des heures de lecture au coin du feu, caresser mon chat en profitant du doux soleil d’hiver, m’enivrer de son ronron réconfortant, manger tout ce que j’aimais (sans aucune considération diététique), regarder des films, des documentaires, uniquement des choses qui me faisaient du bien.

 

La maladie oblige à se délester du superflu, du faux : des fausses-relations, des faux-semblant. La maladie est une éthique cistercienne : seul dans sa cellule, fasse à soi et à Dieu… quand j’écris Dieu, je pense à l’Univers, au Cosmos, à une transcendance, parce que la maladie nous met face aux questions existentielles : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ? pourquoi sommes-nous ici ? quel est le sens de tout ça ?

 

Parce que la maladie nous fait entrevoir la possibilité de la fin, de notre fin, de la mort donc.

 

Mourir

 

La maladie fait mourir mais pas forcément comme on imagine.

Laisser mourir ce qui doit mourir : les schémas éculés et destructeurs, tout ce qui est faux, tout ce qui est douloureux; la maladie oblige à un examen de conscience radical (on en revient aux Cisterciens).

Parce qu’on ne peut plus mentir, se mentir, on ne peut plus se permettre, le corps ne supporterait pas, parce que lui tient à sa vérité : il se fout de la morale, des positions sociales, des enjeux professionnels…

 

Alors on se soumet à cet intégriste, le corps, sa vérité, il n’en démordra pas.

Il demande un nettoyage de fond, vider la coupe, plus de compromis, de compromission, dire ce que l’on a sur le cœur, ne plus rien ravaler, ne plus se forcer, dégager l’ego, suivre son cœur, seul garant de cette vérité là.

 

Alors il se passe quelque-chose d’extraordinaire : on s’abandonne, on rend les armes, on lâche les peurs et les enjeux, on se fout de l’opinion des autres, les petites histoires merdiques qui pouvaient nous préoccuper avant, on devient sauvage, dans le sens où la société, ses règles policées ne nous préoccupent plus.

 

Alors on est seul face au vide, à une coupe désormais propre mais vide.

 

Que fait-on de ce vide ?

 

 

J’ai mis deux ans à faire ce vide. Deux ans pour accepter l’inenvisageable : me faire opérer.

 

 

Maintenant je suis assise dans une grande pièce blanche, bien sage et propre, stérilisée dans ma combinaison en papier bleu, j’attends mon tour, je ferme les yeux, je recrée ma bulle, je tente de méditer, je n’y parviens pas, mon cœur bât trop vite, j’en tremble, alors je prie, je pense à ma mère, je l’appelle avec mon cœur, de toute mon âme, je voudrais qu’elle soit là, qu’elle me tienne la main, qu’elle me dise «  ça va aller, tout va bien se passer ma chérie, je suis là, je te protège », mais je suis seule dans cette grande pièce immaculée et vide et froide, assise sur un fauteuil en plastique moche.

 

L’infirmière vient enfin me chercher, elle sourit, elle, c’est son quotidien la peur des autres, elle me dit : « on y va ? » Comme si je pouvais partir, l’interrogation était surperflue, je pense à ça.

 

Je marche dans un long couloir, de bloc en bloc, je suis un automate, si je pense je fuis ( je pense donc je fuis ?), alors j’avance, comme une condamnée ; je lui ai dit au revoir si vite, et si c’était la dernière foi, je pense à lui qui doit être encore plus terrorisé que moi, mais il ne montre rien, mon roc.

 

« on est arrivé », me dit-elle, je rentre, deux personnes s’activent déjà, deux infirmiers, enjoués, ils tentent des blagues, il y en a un qui parle de tartiflette, j’ai envie de vomir, il est 7 heures du matin… l’humour comme tranquillisant, d’habitude ça marche : les blagues nulles me font rire.

 

Le sourire d’Olivier, l’anesthésiste, il prend ma main, « ça va bien se passer », sa douceur me rassure tellement, sa gentillesse, sa disponibilité, dans des moments comme ça, je ne sais pas s’il imagine à quel point ça compte, à quel point sa douceur m’a apaisée.

 

Il parle d’une image mentale à convoquer, quelque-chose de beau, de réconfortant, la sublime tête de mon chat arrive immédiatement, ses grands yeux verts et doux…

 

Le masque et puis plus rien.

 

 

 

J’entends des bips, des bruits de machines, je sens un rayon chaud sur moi, de la lumière, je ne sais pas où je suis ; j’ai l’image exacte en tête, celle avec laquelle je me suis endormie, mon chat adoré, son regard doux m’a accompagnée, la petite bête ne m’a pas laissé tomber ; j’émerge lentement, je réalise peu à peu où je suis, l’opération est achevée, je sens le côté gauche de ma gorge meurtrie, rien à droite, je sais alors qu’on m’a laissé la moitié de la thyroïde, je respire ; la douleur s’éveille avec la fin de l’anesthésie, une douleur atroce, des cervicales au coccyx, je me sens broyée, j’appelle, l’infirmière m’injecte de la morphine, une fois, deux fois, je ne ressens aucun effet, la douleur est insupportable, il faut tenter autre chose, on m’injecte alors autre chose.

 

On ?

 

Autre chose ?

 

Moi qui ne prends jamais aucun médicament, mon corps, c’était prévisible ne le supporte pas.

 

 

Je sens mon cœur ralentir, je m’enfonce, une décharge de lumière, ça explose dans ma tête, j’entends la panique autour de moi : « sa tension est tombée à 5, elle part, ses lèvres sont blanches, madame, madame, parlez-nous ! »

 

Je voudrais répondre, je ne peux pas, mon corps ne répond plus, je ne suis plus dans mon corps, j’entends tout mais je ne suis plus là.

 

Dissociée.

Décorporée.

 

Tout ma conscience est là, je veux dire Julie, toute entière mais sans corps, je suis la matière, la lumière, la Conscience présente à Tout, l’énergie, sans limitation de temps, d’espace.

Je suis Julie mais sans corps.

J’ai pourtant essayé de résister, de ne pas « partir », mais ma volonté était impuissante, je suis partie, catapultée, violemment, expulsée de mon corps.

 

Combien de temps ?

Je ne sais pas… au moins une heure et demi…

Je suis revenue, comment ? Je ne sais pas.

 

 

Depuis.

 

Il y a un avant, il y un après.

 

On me remonte enfin dans ma chambre, toute tuyautée, je ne pense plus au résultat de l’opération, je songe à ce que je viens de vivre, cette expérience folle, c’est la première chose que je lui dis : «  il faut que je te raconte, ce que je viens de vivre… ».

Il paraît que j’ai un visage apaisée, pourtant je souffre le martyr.

 

L’Expérience.

Celle qui change tout, celle qui infuse pendant des jours, pas dans ma tête, dans mes cellules, tout mon corps transformé, bouleversé par cette sortie. Je sais, je vis plutôt que ce corps là n’est qu’un manteau, celui pour cette vie, loin de le dénigrer ce constat me donne envie, plus que jamais, de le chérir, de prendre soin de lui, d’écouter ses besoins.

Le sens de la vie, pourquoi nous sommes ici, sur cette terre, dans cette incarnation : pour faire l’expérience de la matière, de cette vie.

C’est ça qui est venu, cette simplicité là : il n’y a rien à chercher, rien à accomplir, mais vivre l’expérience de cette vie, voir sa beauté, sa grâce, la chance d’être ici.

Ça doit vous décevoir, un message si évident, mais rien de simpliste dans ces mots, car c’est, pour la plupart d’entre nous, la chose la plus difficile à vivre la simplicité, l’expérience simple de la vie.

 

« Et oui ça peut aussi être simple… »

 

Méditez profondément cette phrase, elle changera probablement votre vie.

 

 

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