la dernière plaine sauvage

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La météo s’annonçait bonne, une alternance de soleil et de nuages, quinze degrés à l’ombre, pas de pluie c’était l’essentiel, parce que cette randonnée là, je le sais, peut s’avérer dangereuse en cas d’orage, cinq gués à traverser, autant de torrents potentiels, d’obstacles infranchissables, mais les précautions étaient prises. Malgré tout j’avais plié des vêtements chauds et étanches dans mon sac, avril est capricieux, un bon randonneur sait que le temps peut vite tourner, surtout à la montagne, même la petite. Celle-ci est ancienne, autrefois, il y très longtemps (puisqu’ici on compte en millions d’années) s’étendait une chaîne de montagnes aussi hautes que l’Himalaya. Les formes se sont érodées mais il reste un sublime massif, celui des Maures. Une réserve naturelle dans laquelle une riche faune s’épanouit, loin de l’homme, évidemment. Les animaux y sont rois, ainsi n’est-il pas rare de croiser la célèbre tortue d’Herman et sa cousine la Cistude d’Europe, une tortue d’eau menacée d’extinction. Mais vous trouverez aussi bien d’autres espèces comme la poule d’eau, la bécassine, l’alouette lulu, le hibou, le grand corbeau, la chouette hulotte, la pie-grièche à tête rousse, le busard des roseaux, le Martin pêcheur, le héron cendré et pourpré, la huppe fasciée, la salamandre tachetée, le crapaud calmite, la grenouille agile, la rainette méridionale, la couleuvre, le lézard océllé… La liste n’est absolument pas exhaustive mais elle donne un avant-goût délicieux des rencontres possibles et surtout de la prédominance de l’eau.

 

Puisque d’eau il va être question.

 

L’aventure commence avec un goût bucolique, nous empruntons le chemin des bergers, les pâtures délimitées par quelques ficelles (électrifiées ?) que nous suivons sagement pour ne pas risquer de déranger les troupeaux (les femelles mettent bas en cette période) et surtout j’ai très peur des chiens qui gardent les troupeaux, j’ai vécu quelques épisodes terrifiants, je ne fais plus la maligne.

 

Nous sortons enfin des immenses enclos pour nous retrouver sur une piste rouge. Cette terre si particulière, elle colle aux chaussures, tinte les doigts, adoucit la peau, je pense que l’on pourrait en faire des masques, des bains de boue même (je ne crois pas si bien dire…). Ce large chemin est parsemé de fleurs sauvages : lavandes papillon, différentes variétés d’orchidées, de bruyères… Je prends garde à mes pas : ne pas écraser ces sublimes fleurs, elles forment un tapis multicolore, si odorant, elles encadrent une multitudes de ruisseaux, l’eau est si claire, si pure. Au delà c’est aussi l’extase, le massif des Maures s’étend majestueusement, le vert à l’infini. La lumière est sublime, les nuages encadrent les Chênes-Lièges, nuancier infini, du blanc au gris, un petit air fantastique comme dans un film de Tim Burton.

Cette immense plaine ressemble à la savane, je songe aux Vertes Collines d’Afrique, le Kilimandjaro n’est pas si loin, Ernest non plus.

 

Nous marchons longtemps, deux heures au moins dans cet endroit féerique, nous nous attendons à voir surgir une girafe ou un troupeau de gnous mais c’est une poule d’eau qui détale en nous voyant (j’ai enfin compris d’où venait l’expression poule mouillée!), elle s’enfuit en émettant un étrange bruit de klaxon, je ris, la nature, les animaux sont souvent drôles. Nous franchissons de petits gués, quelques centimètres d’eau, les chaussures de marche en Gore-Tex remplissent parfaitement leur rôle, puisque j’adore marcher dans les flaques. Nous allons d’émerveillement en émerveillement, les cascades, les ruisseaux, les lacs, les marécages entourés de roseaux, les rapaces, les hérons, un chevreuil détale au loin, son petit cul blanc marque de délicats sauts, quelle douceur, quelle chance nous avons de pouvoir vivre ça.

 

La nature, la marche remet toujours tout à l’endroit, pas de blabla, pas de discours de bien-être forcé, ici c’est brut, c’est comme c’est et vous pouvez être vous-même, juste comme vous êtes, puisqu’il n’a rien à atteindre, rien à prouver, rien à montrer, simplement être.

 

Je m’assois pour manger une poignée d’amandes et quelques bananes séchées, l’effort creuse le ventre, j’en profite pour observer la danse des nuages, c’est vrai que le ciel s’assombrit un peu, rien de grave, un nuage gris, ça passe.

 

Mais celui-ci s’installe, je sens quelques gouttes, je frissonne et me décide à enfiler un vêtement étanche.

 

Une petite averse qui exacerbe les odeurs du sous-bois que nous traversons, les gouttes claquent sur la capuche, la pluie s’intensifie, nous accélérons le pas. Le sentier débouche sur une autre piste, celle de retour, plus petite, plus jaune aussi, la terre délayée ? Le chemin est déjà bien raviné, tête baissée nous avançons, les jambes déjà trempées mais pas de quoi en faire un plat.

 

Le jour s’est terriblement assombri, j’ai plié les lunettes de soleil dans ma poche, j’ai froid aux mains, un pied devant l’autre je songe à la douche chaude que je prendrai en rentrant. Mais nous en sommes loin, la température chute, le ciel est désormais noir et le tonnerre gronde, nous hâtons encore le pas, il tourne la tête : « ça va ? » ; Je réponds oui, que dire d’autre, il faut bien sortir de là.

 

Tête baissée, nous marchons rapidement, de plus en plus vite, les éléments se déchaînent, une pluie violente nous cingle le visage, nous marchons dans la boue, l’eau ruisselle, je n’ai pas peur, j’ai juste très froid.

 

Jusqu’à ce moment là.

 

Devant nous, le chemin barré, le gué s’est transformé en torrent d’eau boueuse. Comment allons-nous passer ? L’eau continue de monter, nous ne pouvons pas faire demi-tour, nous risquons d’être prix au piège.

 

Marche ou crève, il faut traverser.

 

Alors le corps, le formidable corps humain envoie un shoot d’adrénaline, et là, vous ne sentez plus rien, ni fatigue, ni froid, ni peur et votre force est décuplée.

Nous partons en quête de troncs d’arbres morts que nous charrions jusqu’au torrent. Après plusieurs tentatives infructueuses (troncs pourris, ils s’effritent lorsque nous mettons le pied dessus) nous parvenons à passer.

Mais… nous nous souvenons alors que cet itinéraire comporte cinq gués !

Le premier est franchi, nous courrons désormais pour parvenir au suivant avant que l’eau ne soit trop haute, nous parvenons (relativement) aisément à le dépasser à l’aide d’un saut de géant (assorti pour ma part d’un cri de guerrière qui me donne l’illusion d’être plus forte, peut-être de convoquer la femme sauvage en moi ?) et déjà nous sommes soulagés, nous imaginons alors que les suivants seront comme celui-ci : franchissables.

 

Notre optimisme se trouve rapidement mis à mal, le gué suivant est INFRANCHISSABLE.

Le courant est fort, il a emporté la clôture des bergers, je vois les petits tourbillons, l’eau marron, chargée de boue, de sédiments, de tout ce qu’elle a pu emporter dans sa course.

Je n’en reviens pas de la rapidité avec laquelle les torrents enflent, en une heure à peine… Mais d’où vient toute cette eau, putain ? Cette fois j’ai peur, il le sait, il se retourne vers moi : « Attends-moi là, je vais aller voir plus loin dans le sous bois, voir s’il n’y a pas un passage ». Pas question que j’attende, si nous nous perdons, je ne veux pas rester seule ici avec l’eau qui monte et la nuit qui va tomber ;

 

L’aventure commence vraiment, les ronces déchirent mon legging, mais je ne sens rien, j’avance dans cette obscurité de sous-bois, je ne pense même pas aux araignées, aux tiques, aux serpents, à toute les bestioles potentielles (est-ce la saison des scolopendres ?) je pousse les branches trempées, je sens le sol spongieux sous mes pieds, je sais que nous nous déportons beaucoup du chemin, je commence à perdre le sens de l’orientation, je ne sais plus où nous sommes, j’ai peur mais il faut avancer, personne ne viendra nous chercher ici, les téléphones ne captent pas et puis sinon ce ne serait pas l’aventure me dit-il, parce qu’évidemment lui commence à se sentir sacrément vivant, je pense qu’au fond il jubile, si nous pouvions passer la nuit dehors, tenter de faire du feu, sortir son couteau de Rahan pour construire une hutte, il serait heureux, parce que son lui profond est une sorte d’homme des bois, évidemment très contrarié par la vie civilisée. Mais pour moi l’éventualité d’une nuit glacée dans mes vêtements trempés n’est pas une option, on crèverait de froid. Et puis je me souviens avoir lu il y a peu, dans Var-Matin, que le loup avait fait son apparition dans la région, la nuit c’est leur domaine, le moment des bêtes sauvages, chacun son quart.

 

Nous parvenons enfin à un ruisseau franchissable, pour y accéder nous devons traverser une sorte de marécage qui me terrifie, les pieds s’enfoncent, je m’accroche aux branches, la boue entre dans mes chaussures qui font ventouse (y a-t-il des sangsues ?), je parviens difficilement à les décoller, ne pas penser, avancer.

 

Où somme-nous ?

 

La végétation au milieu de laquelle nous nous trouvons nous empêche de prendre de la hauteur, nous ne pouvons pas chercher de repères géographiques pour nous orienter, nous avançons cependant, la pluie se calme s’est déjà ça, de toute façon nous ne la sentons plus.

 

Un bruit d’eau vive parvient à nos oreilles, un autre torrent, cette fois pas d’autre choix que de le traverser, j’ai peur d’être emportée, le courant semble fort, il se moque de moi : « y a soixante centimètres, max, tu vas pas te noyer !» Il passe en premier, déstabilisé malgré tout par la puissance de l’eau, il vacille; parvenu à l’autre rive il me tend un bâton, que je m’accroche, au cas où… Je me lance, je sens l’eau glacée entrer dans mes chaussures qui pèsent instantanément une tonne, le franchissement n’est pas du tout si simple, j’ai vraiment peur d’être happée par la puissance du courant, il ne rit plus, il voit bien que c’est plus dangereux qu’il n’y paraît, il tire de toute ses forces pour m’extraire du torrent, de l’embourbement, je trébuche plusieurs fois mais je parviens à sortir.

 

Nous reprenons le chemin, le ciel se dégage et nous percevons enfin un bruit de voiture, je n’ai jamais été aussi heureuse d’entendre le son d’un moteur : nous sommes sauvés !

 

Nous parvenons à rejoindre la petite route au bord de laquelle nous nous étions garés,

Trempés, recouverts de boue, nous nous déshabillons avant de rentrer dans le voiture, la route du retour pieds nus et en slip, chauffage à fond ! Nous rions, je sais qu’il est heureux, l’aventure c’est son gibier, je dois avouer que c’était quand même très grisant et que bien sûr, dans ces moments là, vivre prend tout son sens, toute sa puissance.

Etrangement je ne ressens pas du tout la fatigue, nous avons pourtant quitté la voiture cinq heures auparavant, le fameux shoot d’adrénaline, cette incroyable stimulant/ anesthésiant, je découvre, une fois de plus, les incroyables ressources de mon corps.

Je peux tellement plus que ce que j’imagine, et j’aime bien quand c’est lui, mon corps, qui prend les rênes, quand ma tête lui laisse (enfin) les commandes;

Et s’il en était de même pour la guérison ?

 

Evidemment, en rentrant à la maison, jamais une douche ne m’a semblé si bonne, si agréablement chaude, les vêtements si secs, quant au feu…

 

La dernière plaine sauvage… La bien nommée….

 

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