chair de poule

brume3

 

Ce n’est pas raisonnable, je n’ai pas le temps d’écrire ici en ce moment. Je m’étais fait un planning, donné une ligne de conduite, pas avant janvier quand j’aurais fini ce gros projet. Et puis hier…

 

L’automne est arrivé sans sommation, du jour au lendemain, dix degrés de moins, l’humidité fraîche, des envies d’allumer le poêle à bois, de se blottir dans le canapé, de regarder un film d’épouvante, la fin d’octobre incite à cela. La fête des morts peut-être, cette mode anglo-saxonne de recouvrir les vitrines d’affreuses toiles d’araignées synthétiques, quand nos grand-mères préféraient les chrysanthèmes multicolores.

N’empêche il y a cette ambiance, cette invitation au mystère qui trouve chez moi un écho familier.

Rien ne m’excite plus que la perspective du mystère.

Je réalise (ce que je savais) : on ne change pas… enfant, j’avais déjà ce goût irrépressible pour les mythes, les légendes, les histoires de sorcières, de fantômes, les cités englouties (la découverte de l’Atlantide faisait partie des rêves que je voulais atteindre, tout comme la résolution du secret de l’Abbé Saunière ou la véritable identité de la bête du Gévaudan…), la liste est longue et ces énigmes de l’histoire, m’excitent toujours autant.

Mais hier je n’avais pas ça en tête, j’étais même plutôt complètement passive, abandonnée à la volonté de l’homme qui avait choisi une randonnée, malgré la pluie, malgré cette puissante invitation à rester confiné auprès du feu.

Je ne sais pas pourquoi, ça ne me ressemble pas (mais peut-être de plus en plus) je n’ai pas discuté cette proposition qui me sortait de ma très agréable zone de confort pour aller me confronter aux éléments, à cette humidité froide… Devoir ressortir les vêtements d’hiver, les leggings chauds, les chaussures de marche en Gore-tex, les imperméables… Me couvrir, tout ce que je déteste. Mais « la force » était déjà là, une espèce de chose qui s’empare de moi et me fait agir contre ma nature oisive et contemplative, peut-être aussi la voix masculine qui avait retenti : «  Allez viens, bouge tes grosses fesses du canapé ! ».

 

 

Nous passons la combe, c’est ma frontière, une sorte de porte magique qui  donne accès à un autre monde, je la ressens toujours ainsi, après c’est la nature, les perceptions sont différentes, l’odeur de l’air change, les couleurs aussi et puis aujourd’hui… Il y a cette brume. Tout est recouvert d’une sorte de fumée qui enveloppe la forêt de mystère.

Nous garons la voiture au bord d’une rivière déserte, l’humidité est glaçante, le silence aussi. Je sens qu’il se passe quelque-chose, que cette randonnée sera particulière.

 

Nous nous équipons, il nous faudrait presque des frontales tant le jour est sombre. Nos paroles se chargent de buée, je réalise que je n’ai pas vu cela depuis des mois, comme si je découvrais ce phénomène pour la première fois, les saisons sont décidément une bénédiction.

 

Nous pénétrons dans la forêt obscure, seuls au monde, le silence, profond, n’est ponctué que du bruit de nos pas sur les brindilles mouillées. Nous marchons enveloppés d’un brouillard épais et de chênes touffus. Nous parlons peu, conscients de vivre une expérience quasi-mystique, sommes-nous encore dans cette même dimension? Nous perdons peu à peu nos repères, la brume enveloppe tout, nous avançons cependant. Se pourrait-il qu’une bête fantastique surgisse?Ppeut-être le cavalier sans tête de Sleepy hollow ? Si seulement…

 

« Vos désirs sont des ordres, maître… ».

 

C’est à ce moment qu’elle apparaît.

 

Au détour d’une petite route, dans une combe, au pied d’une rivière bouillonnante:

La colonie de vacances abandonnée.

 

Je n’en reviens pas, ici, au milieu de nulle part, au cœur de cette forêt dense, plusieurs bâtiments désaffectés.

Je regarde l’homme, il sait ce que je ressens, il connaît sa bestiole, il sait que rien au monde ne peut me faire plus plaisir que la perspective d’explorer un lieu abandonné.

Je regrette cependant de ne pas m’être préparée à cette éventualité, si j’avais su… J’aurais pris des lampes de poches, des cordes, des talkies-walkies…

 

Bien sûr c’est interdit, bien sûr c’est dangereux… C’est évidemment ce qui décuple le plaisir de l’aventure.

 

L’aventure.

 

Que vaudrait une vie sans aventure et sans mystère et sans jeu et sans interdit ?

 

Je me contorsionne pour entrer dans le premier bâtiment.

Je sens mon cœur battre si fort, il cogne ma poitrine, mes mains tremblent un peu, si nous n’étions pas seuls ? Si un fou sanguinaire vivait ici ? et puis les spectres, bien le genre d’endroit qui pourrait leur plaire…

Nous enjambons des cloisons, marchons sur des poutres, évitons les monceaux de verres brisés, passons d’un bâtiment à l’autre, de l’ombre à la lumière, des caves au grenier, la pauvre petite colonie de vacances abandonnée, taguée, pillée.

 

Je vois les minuscules douches, quartiers des plus jeunes enfants, les murs jaune délavé, les siphons arrachés, les nids d’araignées (énormes), cette pièce me glace le sang, je ne me sens pas seule, j’allonge le pas, retrouver la lumière du jour, il y a une poésie et une incroyable photogénie dans ce lieu éventré, les tagues jonchent les murs de couleur, certains sont vraiment beaux, une ambiance punk, no futur pour ce lieu du passé.

 

Je vois les lavabos alignés, je songe à la colonie de Crozon, chez les sœurs franciscaines, les odeurs de réfectoire, les brocs qui donnaient à l’eau un goût de plastique, les corbeilles de pain mou, les bols en verre marron Arcopal, c’est un monde qui revient, pas un monde enchanté, plutôt celui de la contrainte, de l’inconfort de n’être pas chez soi, les kilomètres qu’il fallait marcher pour aller à la messe, l’humidité des dortoirs, la promiscuité, déjà je n’aimais pas le groupe, les obligations, les horaires.

 

Les toilettes me rappelent cet affreux papier marron en feuille qui irritait, les sœurs le rationnaient. Avares ? J’étais bien trop petite pour réaliser ce que signifait vraiment ce mot mais je me souviens très nettement leur absence de générosité, de douceur, de gentillesse. Rude c’est le mot qui me vient. Ici, maintenant c’est exactement ce que je ressens, aucune émanation de joie, d’insouciance ou de liberté, la petite colonie de vacances me fait plutôt songer à un univers carcéral.

Evidemment mon esprit fantasque imagine des histoires de gosses maltraités, enfermés dans des placards, punis à la cave, je viens de lire le récit de l’orphelinat de l’horreur, je suis influencée, forcément. Je m’auto-terrorise, l’homme rit, lui n’est pas facilement impressionné, moi tout m’impressionne.

J’allume la lampe de mon téléphone pour évoluer dans le noir, je parle bas par peur de n’être pas seule, j’explore un dédale de couloir, je m’enfonce dans cette pénombre qui m’effraie mais j’avance cependant, l’envie de voir plus fort que tout, je sens toujours cette présence, comme si quelqu’un m’accompagnait, quelque-chose qui me donne la chair de poule, je suis gelée, un froid étrange, jusqu’au fond des os, un froid d’outre tombe.

 

Puisqu’il faut toujours un point d’orgue, puisqu’à force d’appeler l’épouvante, de l’espérer… Je tombe sur un réduit noir dans lequel une chaîne a été accrochée au plafond, mon sang descend instantanément jusqu’aux pieds, je suis pétrifiée, quelqu’un a été attaché ici ? ou pire…

 

J’ai du mal à respirer je fais demi tour, je le rejoins, je lui raconte, il rit, ma terreur l’amuse toujours beaucoup, puisqu’il rit de tout…

 

J’ai du mal à respirer, il faut que je sorte, que je retrouve l’air libre, le plafond du ciel, la forêt beaucoup moins effrayante que cette colonie perdue.

 

Nous marchons encore longtemps, la brume est toujours là, elle enveloppe les petites montagnes, scie les sommets, la nuit tombe vite, décuplant encore la sensation de « fantastique », l’ombre des arbres danse sur le chemin, avec l’obscurité ils prennent vie, les sifflements du vent anime ces êtres fantasques, leur donnent même une langue reprise de loin en loin par les hiboux. La nuit fait naître une autre vie, nous hâtons la pas, cette vie nocturne exclue l’homme, le règne du sauvage, de tout ce qui ne se civilise pas prend désormais son quart.

 

Nous apercevons enfin la voiture, seule au bord de la rivière sombre, elle attend sagement et s’anime quand nous l’éveillons, le clignotement des phares en signe de bienvenue, une épaisse buée recouvre  les vitres de l’habitacle quand nous nous asseyons, nous sommes trempés, épuisés, ivres d’air pur et d’aventures.

 

La route est déserte, quelques lapins détalent, mon esprit avec et si nous recommencions l’exploration, une autre, ailleurs ?

 

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