beauty is a positive necessity of life

GB1

 

L’herbe est toujours plus verte ailleurs, dit l’adage, ceci est particulièrement vrai lorsque l’on vit en Provence. Brûlée, comme le reste, fi de vert, paysage minéral, aride, éblouissant, épuisant. Il n’a pas plu depuis avril, not a drop.

Je sens, c’est animal, qu’il me faut fuir, tout m’agresse : le monde, le soleil cuisant, la poussière, je trouve que les canicules estivales changent les villes en des lieux moites et malodorants. La vérité c’est que je ne la supporte plus, un vieux couple dont il ne resterait même plus la tendresse, ni la complicité. Tout m’agace chez elle : les papiers gras, les rues bondées, l’omnipotence de l’automobile, la pollution, les pigeons, la crasse. Je reste, le plus possible, dans mon petit village, au bord de la piscine, mais je ne peux pas vivre cloîtrée, tout de même.

Il veut la Grèce, toujours, ce sacré méditerranéen, mais là, non, ce n’est pas possible. Davantage de chaleur, d’aridité, ce sera sans moi.

Pour le meilleur et pour le pire, l’homme suit, pour une fois, je sais ce que je veux, je sens plutôt, dans mon cœur, dans mon ventre, je veux retrouver mes racines. Elles me manquent tant, le vert, la douceur, la forêt, la campagne grasse et vallonnée, un paysage propice à la rêverie, un paysage qui enveloppe l’âme. Lui n’aime que la nature brutale, les paysages déchirés, les sommets à franchir, les éléments qui agressent. Il a besoin de ça pour se sentir vivant.

Mais je choisis, il se laisse faire, parce que c’est bien aussi de s’abandonner à l’autre, de se décharger du choix, de temps en temps.

Je veux me reconnecter au voyage, je veux dire vraiment. Surtout ne pas prendre l’avion, parce que ça, je déteste, aucune poésie, aucune notion de cheminement. La populace aoutienne, inimaginable. Il faudra que ce soit l’aventure, retrouver le temps de sentir l’espace, la géographie.

Il faudra donc faire des étapes, étudier la carte, entourer les villes au crayon, bannir le GPS.

 

On charge la voiture, elle part pour un long périple. On a pris soin de la nettoyer avant, comme si, elle aussi, se faisait belle pour l’aventure. Elle est toute neuve, toute propre, chaque bagage est à sa place, je vérifie encore une fois la présence des passeports, je passe la mains derrière le siège, oui mes bottes en caoutchouc sont bien là, j’ai tellement hâte de marcher dans l’herbe mouillée.

Les kilomètres défilent, les paysages se transforment peu à peu, les toits deviennent pointus, le vert réapparait, je pousse un long soupir, malgré moi, le soulagement, je sens l’énergie qui revient.

L’air n’a plus la même odeur, la maison de mes parents en forêt, douce étape, quelques jours de marche, de vélo sur les grandes pistes cyclables au cœur des hautes futées (pas de touristes ici, les vacanciers dénigrent cette destination et c’est tant mieux. A contre courant, il faudrait toujours vivre ainsi).

Il faut être parti pour sentir qui l’on est et d’où l’on vient.

Je m’enivre d’air pur et frais et humide, les odeurs de fougères, les orties grasses, les étangs perdus au milieu des bois, les animaux que l’on croise au détour d’un sentier: chevreuils, blaireaux, fouines, cerfs, biches, sangliers, lapins, l’émotion qui s’en suit, les larmes presque. Je suis toujours bouleversée quand je croise un animal sauvage, cette sensation d’être si chanceuse, la nature me soulève un coin de sa jupe, elle me laisse entrer dans son intimité, je marche sur la pointe des pieds, ne pas déranger surtout.

Le matin je vais sur la terrasse en bois, je regarde le verger, je m’emplis de ce calme, de cette beauté. Parce qu’ici tout est beau, le minuscule village de mes parents est un écrin : rien, mais rien n’est laid, elle est si rare cette harmonie là. Après le petit déjeuner, j’enfile mes baskets, marcher, traverser le village, observer les petites maisons de pierre, les toits d’ardoise, les pignons en « pas de moineaux », les volets peints en vert amande, aller voir les moutons, les ânes, contempler les nénuphars sur le petit étang, voir les peureuses poules d’eau détaler (je comprends désormais d’où vient l’expression « poule mouillée »). Et puis, surtout, le silence. Le silence parfait d’un lieu sans automobile.

Après, j’étale un plaid dans le verger, sous les pommiers, j’aime lire ici, des heures, mais souvent je ne peux m’empêcher de contempler le ciel et de m’y perdre, la course des nuages, ce qu’ils dessinent, je cherche des présages.

Je ne peux me retenir de penser : « si on achetait une maison ici ? », une toute petite maison, un refuge, un havre, il n’est pas contre, parce que la beauté le contamine lui aussi, personne en peut résister, « beauty is truth » disait Krishnamurti, la beauté est un besoin vital, une nécessité absolue.

 

 

Je suis excitée, la route continue, l’aventure aussi, direction Dieppe, le ferryboat nous attend. J’ai réservé une couchette, traversée de nuit, demain nous nous réveillerons à Newhaven.

 

I’m in heaven.

 

Dieppe est austère, et puis, pour ma famille, cette ville est si chargée de tristesse, le tombeau de mes grands-parents, la noyade de ma grand-mère, en plein hiver, la mer déchaînée.

Je suis submergée par l’émotion, elle m’étrangle, je ne peux avaler ma salive, je ne comprends pas pourquoi tout ceci revient, si violemment.

Tout ce que l’on porte, malgré soi, le roman familial, le mien comporte plusieurs tomes, archivés, bien profond, combien de générations ?

 

Le capitaine actionne la sirène, un bruit de corne de brume, l’énorme machine se met en branle, poussive, elle vibre, tremble, tousse, nous gagnons notre cabine. Le sommeil ne vient pas, à côté  il dort profondément ; je dois laisser les démons à Dieppe, je les invite à prendre le thé, je leur dis cordialement, cet accueil les calme, ils resteront à terre.

 

Quatre heures du matin, le ferry recrache la voiture, débarqués en terre inconnue, la nuit est profonde, les nappes de brouillard nous accueillent, bienvenue chez Harry Potter.

Maintenant il faut conduire à gauche.

L’aventure, ça c’est son credo, je sens sa concentration, la nuit nous enveloppe, les petites routes, sombres, sans éclairage exacerbent le mystère, baptême du feu.

Le jour se lève enfin, nous arrivons à Brighton, étonnante cité balnéaire, un incroyable château des Mille et une nuits surgit, éclairé de rouge, quelle drôle d’idée !

Avec la lumière, l’aventure s’amenuise un peu, mais la découverte prend le relais, tout est nouveau, oh joie !

Nous nous perdons, bien sûr, où serait le voyage autrement ?

Le cheminement plus que le but.

J’ai tout de même peur d’être déçue, j’ai tellement fantasmé cette campagne anglaise, j’ai rêvé les villages des romans de Jane Austen, imaginé cette nature élégamment domestiquée, les prairies, les cottages, les petits bois, le thé devant la cheminée, la pluie ruissèle à l’extérieur… Et si tout ceci n’existait que dans la littérature Victorienne ?

Souvent la réalité moissonne notre imagination, «Toujours imaginer sera plus grand que vivre »

Et si Gaston (Bachelard) s’était (pour une fois) trompé ?

 

Caroline nous attend, les anglo-saxons savent faire cela : vous faire sentir, vraiment, qu’ils vous accueillent, qu’ils sont contents de vous rencontrer. Feint ou pas, c’est agréable, tellement plaisant.

Le village est sublime, le cottage est une minionerie absolue, les couleurs, les objets, le petit poêle à bois, le vieil escalier, le writing nook ( I’m so crazy about nooks: reading nook, sleeping nook, sitting nook), so lovely.

Ce sera le maître mot. La campagne est lovely, les maisons sont lovely, les animaux en semi- liberté, lovely.

Lovely.

Adorable.

Un village si joli, si calme (le seul bruit du matin, tous les jours, à 10 heures précisément : un vieux Lord, droit, raide, maigre, qui passe avec son cheval blanc devant les fenêtres). Cloc, cloc, le bruit des sabots, son «Good morning » quand il nous voit.

Où sont les voitures ?

Peut-être se déplacent-ils à cheval ?

Aurais-je fait un bon dans le temps ?

Quatrième dimension, rupture spatio-temporelle.

Je pense qu’il doit y avoir un loup, ce n’est pas possible, tant de beauté, décor de cinéma, les villages alentours doivent être laids, la campagne balafrée par quelques zones commerciales, ZAC, ZUP, supermarchés en tôle ondulée.

Mais la laideur ne vient jamais.

Nous parcourons la campagne, à pied, des heures de marche, de découverte, d’émerveillement. Une petite église romane à la sortie d’un bois sombre, un hameau traversé par un guet ( le panneau « Range Rover only »), les vaches marron, noires, ventrues, gavées d’herbe grasse, les pâtures qu’il faut traverser, l’avertissement cloué sur la barrière : « bulls in the field », il faut bien passer cependant, le coeur qui cogne la poitrine, tu voulais l’aventure ? Les meuglements, les sprints, les sueurs froides, les indications mal comprises, perdus, la pluie se met à tomber, glacés, trempés, isolés, nous nous refugions dans un golf, club ultra privé, les membres nous accueillent cependant, interdit aux femmes, je serai l’exception. Malcom nous escorte jusqu’au club house, il dit à ses amis : « I found them on the street », hilarité, ils nous offrent une bière et des frites : « make yourself at home», nous parlons longtemps, les joues rougissent, le corps a retrouvé sa chaleur et des amitiés se sont nouées. J’aime les anglais parce qu’ils sont à la fois hyper conformistes (grand respect des règles) et complètement anti-conformistes, complètement excentriques.

Le soir je me fais couler un bain brûlant dans la baignoire à pattes de lion. Depuis combien de temps n’ai-je pas pu jouir un bain chaud ? Je regarde par la toute, toute petite fenêtre, les tuiles de pierre, les gouttes dessus, je veux vivre ici.

La vérité réside dans le cœur. Pas dans l’intellect. Ce que je réfléchis m’entraine en dehors de moi. Ici je sens, je ressens :

Je suis bien.

Pendant que ma peau se plisse de longues minutes immergée dans l’eau chaude, l’homme est au pub, il aime cette solitude là, chacun la sienne.

En rentrant il prépare le repas sur la ravissante cuisinière Aga, beige, so chic. Après nous allumons le feu et la BBC, j’adore ça, la télé, dans un pays anglo-saxons, une façons de s’immerger, complètement exotique. Nous tombons sur un programme kitch, le Kaamelott anglais, ilarant, je retiens cette phrase : « My head feels like there is a French man living in », je ris.

J’aime tellement leur humour.

Les jours se vivent au gré de ces petites habitudes que l’on se recrée  rapidement, un endroit inconnu il y quelques jours devient si vite familier.

Nous allons d’émerveillement en émerveillement, chaque jour nous parcourons de nouveaux villages, hameaux, ils surgissent après de longues traversées d’étendues vertes, de prairies, de pâtures, de vaches et de moutons. Découvrir une région à pied est le meilleur moyen de l’appréhender vraiment, à mesure d’homme.

Tout est si mystérieux, le temps semble s’être arrêté il y a deux cent ans, parfois plus. Comment ont-ils réussi à préserver si parfaitement leur campagne, leur architecture, leur paysage ? Nous qui avons laissé la faux de l’après guerre urbaniser à outrance nos sublimes paysages.

Je m’enivre de vert, l’homme est conquis, la beauté met tout le monde d’accord, et si…

Je sens qu’il vacille, je sens qu’il est profondément bien, je sens qu’il n’a pas non plus envie de rentrer, qu’il prolongerait bien cette expérience pour quelques mois encore. Passer les saisons, voir la nature se transformer, explorer encore, parler anglais, nous aimons tant cette langue, cette culture. Nounouche, le chat, serait bien aise à côté du poêle et puis je lui ai déjà trouvé un copain, un rouquin, fort mignon lui aussi.

Mais… Les bonnes choses ont une fin, paraît-il… Nous quittons le cottage, le cœur lourd, jouir tout de même le voyage, jusqu’au bout.

 

Nous commandons une bière et des chips oignon/cheddar au bar, puis nous nous installons sur le pont supérieur. La côte s’éloigne peu à peu, the land of hope and glory, farewell… Tout devient minuscule, enfin la mer, uniquement, le coucher de soleil sur l’eau, les nuances de rose se déclinent à l’infini…

 

Beauty is a positive necessity of life.

 

 

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