le goût de l’aventure

L’automne reprend ses droits, on supporte une petite veste, on en a besoin même. Le matin on se prépare, on étudie la carte avant. Les courbes de niveau, on estime la difficulté, la durée, désormais le jour décline vite, il ne s’agirait pas de se faire surprendre. On remplit le sac à dos, sifflet, fruits secs, eau, couvertures de survie, trousse de secours, couteau, briquet, l’aventure nécessite quelques précautions. On aime ce petit frisson, cette pensée rassurante de la survie: serais-je capable de faire un feu, de construire un abri, de chasser pour me nourrir, de me défendre ? L’homme moderne, l’homme citadin est devenu un handicapé, incapable de subvenir à ses besoins vitaux, s’il était livré à lui-même, seul, dans la nature.

 

Moi je serais incapable de chasser, ça c’est certain, je préfèrerais manger des racines, des plantes, encore faut-il les connaître;

Je me perds dans ces considérations de survie, il faut dire que je viens de reprendre la dernière saison des Walking Dead, série dans laquelle il n’est question que de cela : comment l’espèce humaine survit-elle à l’apocalypse (les morts-vivants étant finalement assez anecdotiques) ? Chercher à se nourrir, à se protéger (l’homme devient vraiment un loup pour l’homme, bien plus dangereux que les zombies!), à se mettre à l’abri des éléments…

 

Je m’égare dans mon imagination donc, les kilomètres défilent jusqu’à Forcalquier. Perdre ses repères, sans aller loin pour autant, l’inconnu est à notre porte, notre besoin de nouveauté, d’aventure aussi.

 

Il prend toujours au sérieux l’itinéraire, il aime les cartes, il aime repérer les lieux, de mon côté, je dois bien l’avouer, je n’aime pas ça, je fais confiance, totalement, je m’en remets à lui, ça l’énerve:« tu ne t’intéresses pas » !

Mais si… Enfin, non, je cours vers les ânes, je prends en photo la chapelle, j’aime, j’adore les petites chapelle de campagne, leur simplicité, ici elles sont souvent romanes, sans prétention, brutes, faites de matériaux autochtones. Nous avançons à travers les maisons, elles s’espacent de plus en plus, la campagne enfin, les chemins vicinaux, les pierres sèches, les moutons, les pierres encore, le nature enfin.

 

L’air est puissant, la piste rocailleuse grimpe, les cuisses accusent le coup, mais c’est ce qu’on est venu chercher, le défi sportif aussi, sentir que le corps peut nous emmener où on veut, sentir cette liberté là, puissante. Puisque la récompense est toujours au bout : les paysages grandioses, au loin le Ventoux, la montagne de Lure, la promesse d’aventures plus grandes encore. Nous ne croisons personnes, seuls au monde et c’est très bien comme ça, seuls… Sauf cette petite chienne qui vient nous rejoindre au sommet, et qui ne nous quitte plus, jusqu’à la fin de la randonnée. J’aime ces cadeaux de la vie, une rencontre avec un animal est toujours un cadeau. Je regarde l’homme marcher avec son chien, je trouve que ça lui va bien,  je sais qu’il y pense aussi, marcher longtemps, loin, avec un fidèle compagnon. Marcher, marcher encore, il aime tellement ça, je sens son bonheur, son calme, ici, dans la nature ou quand il revient de ses entraînements de boxe, quand il part avec son skate sur l’épaule, un homme d’extérieur, un homme de dehors, la nature surtout, la solitude aussi. Je sais que ces histoires de survie, lui plaisent, se confronter à lui-même, loin, jusqu’aux extrèmes.

Un homme excessif. Mais la nature l’apaise, la nature remet tout le monde à sa place, tout petit et puissant à la fois, faire partie de ce tout et le ressentir, fort. Sur terre, ancré, un pied devant l’autre, rien n’existe que ce moment présent, connecté à soi, à sa nature animale, respirer les odeurs, être à l’affût du moindre craquement de branche, s’abandonner à cette méditation en mouvement.

 

Gérer ses efforts aussi, « tu marches trop vite Julie, tu n’arriveras pas au bout », il a raison, il faut toujours que je parte comme une bombe, après je m’épuise: « on en a encore pour longtemps ? ». Parce que la randonnée est longue, exigeante, « qui veut voyager loin ménage sa monture », les paysages défilent, les sous-bois rouges d’automne, les panoramas grandioses, les prairies vertes, un refuge, quelques moutons, des cailloux, beaucoup, et puis… Au loin… La civilisation revient, les clochers, quelques toits, on n’imaginait pas être si heureux de retrouver un village, la promesse du repos, d’un repas chaud, d’un canapé douillet.

 

La petite chienne est toujours là, il faut appeler son maître, le numéro est sur le collier, elle semble nous avoir adopté (on ne pourrait pas la prendre avec nous ?)…

Il faut savoir se séparer, mais mois je ne sais pas faire ça, je n’aime pas les ruptures, les renoncements.

Il nous remercie, c’est son chien après tout…

 

Nous en profitons pour visiter Forcalquier, la vieille ville, nous grimpons jusqu’à la citadelle, le jour décline déjà, une humidité s’insère perfidement au travers des fibres, j’avais oublié que c’était novembre.

 

Avec le crépuscule les envies de se replier chez soi, le feu qu’on allumera, blottis dans le réconfort du logis. Car comment apprécier le confort si l’on n’a pas connu le froid des éléments, comment apprécier le repos sans avoir transpiré beaucoup ?

 

L’équilibre, l’harmonie se trouve dans ces oscillations d’un pôle à l’autre : la lumière n’existe pas sans le jour, le froid sans le chaud, le doux sans le piquant, le calme sans l’activité, le bonheur sans le malheur, la santé sans la maladie…

 

D’un extrême à l’autre, le juste milieu, l’équilibre, si précaire…

 

La fameuse «branloire pérenne » chère à Montaigne :

 

« Les autres forment l’homme ; je le récite et en représente un particulier bien mal formé,  
et lequel, si j’avais à façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu’il n’est. Méshui,  
c’est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient.  
Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse :  
la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur.  
La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet.  
Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je 
m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple,  
de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure.  
Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention.  
C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues  
et, quand il y échoit, contraires ;  
soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations.  
Tant y a que je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité, comme disait Demade, je ne la contredis point.  
Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et en épreuve. »

Montaigne, Essais, livre III chapitre 2

 

Cher Montaigne…

 

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