Travaillez, prenez de la peine…

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Le dimanche est maussade, tant mieux, j’ai travaillé hier, toute la semaine, je veux me reposer, le canapé m’attend, ne rien faire du tout, une fois n’est pas coutume. Mais il s’active, il a revêtu sa tenue de travail, il compte bien en découdre avec cette jardinière qu’il a dessinée et maintenant il faut qu’il l’assemble, creuse le trou, la mette en place. Dehors quand je suis dedans… Il me regarde, me dit: « Tu ne comptes pas passer toute la journée sur le canapé?  »

 

Bien sûr que si!  Je suis happée, aspirée, collée aux coussins mous.

 

Puisque rien ne lui résiste, puisqu’il ne prend jamais un refus comme une possibilité, il se dirige vers moi: « Allez ma dondon, bouge tes grosses fesses! ».  Piquée au vif, évidemment, même si je sais qu’il plaisante, je déteste l’idée qu’il me voit comme une chose léthargique… Je me lève de mauvaise grace, j’attrape mes bottes au passage, je glisse un pied, puis deux, déjà une forme de magie opère (j’entretiens une passion pour les bottes en caoutchouc, je ne sais pas pourquoi, une espèce de régression, de nostalgie de l’enfance, de cette période où l’on pouvait sauter dans les flaques, se salir, protégés que nous étions par ce matériau qui ne craignait aucun élément, ni l’eau, ni la boue…).

 

Il ne fait pas froid, pas du tout, un ciel laiteux, la méditerranée est loin et au fond cela me rappelle mon Nord natal. Je remonte mes manches, j’enfile mes gants verts, j’observe mes outils, par où commencer?

 

Quand l’ampleur de la tâche est si vaste, je m’en remets d’abord à la machine: tondre la pelouse, au moins je ne pose pas de questions.

 

Je démarre l’engin, le ronflement m’absorbe, je m’applique, le terrain est si irrégulier chez nous, je me concentre, de petits talus en bosquets, je veille à ne rien endommager, je pousse, je recule, je contourne, mes bras tremblent, c’est un travail d’homme! Je me rengorge de ce sentiment de force, être capable d’effectuer une tâche physique intense; la fatigue est un lointain souvenir.  Je vide la tondeuse, l’herbe coupée exhale une puissante odeur de chlorophylle, je contemple mon oeuvre, la profonde satisfaction du travail bien fait.

 

Je l’appelle, comme une enfant qui voudrait fièrement montrer ce qu’elle a accompli, mais l’homme est absorbé dans son travail de forçat: il creuse au pied- de-biche et au marteau (la terre est aride chez nous) un immense trou pour déposer le cadre de cette jardinière qu’il a construite. Je le regarde, son torse nu, en nage, les mains pleines d’ampoules, marquées par le labeur répété; cette contemplation de la force brute me comble, j’aime qu’un homme soit un homme, qu’il coupe du bois, tronçonne, accomplisse un travail physique, cela me rassure, comme si ce geste me disait qu’il pouvait, en cas de guerre, de famine, prendre soin de sa famille, une fonction ancestrale: l’homme chasse, défend…

 

Primitif.

 

Je ne l’interromps pas, je vais chercher mes outils, je suis devenue forte en outils, je les étale, je les contemple: binette, serfouette, sécateur, râteau, taille-bordure, griffe trois dents, rotogrif quatre dents, ratissoire à pousser…

 

Je décide de m’atteler aux bordures.  A genoux, une heure au moins… Rien ne doit dépasser… Je relève enfin la tête, je vois la haie, l’assaut des chardons, des ronces, je ne peux pas la laisser se faire manger, je ne peux pas…  Je ne sens plus la fatigue, une énergie (frénésie?) s’est emparée de moi, il faut que tout soit impeccable!

 

Pleine conscience absolue, méditation totale, je suis le présent, l’instant, je suis les branches que  je taille, les mauvaises herbes que j’arrache…  Je tire, je serre les dents, les racines sont énormes, je m’y reprends à plusieurs reprises, mais je ne céderai pas, obsessionnelle, tout ce qui nuit à ma haie doit disparaître!

 

Je n’en reviens pas, en si peu de temps, la colonisation des lierres, ronces, chardons, pissenlits, la lutte est rude, chaque espèce combat, cherche à prendre l’ascendant, à tirer son épingle du jeu.

Je songe à cette puissance de la nature, nous disparaîtrons bien avant elle, ce n’est pas elle qui mourra si nous continuons à la maltraiter, elle s’en remettra, c’est certain, elle trouvera des stratégies,  mais nous… pauvres moustiques…

 

Pourquoi cet anthropomorphisme décadent? Comme si nous pouvions la faire plier, la maltraiter, la dominer?

 

Petits vers de terre arrogants que nous sommes…

 

Je continue mon travail de Sisyphe, dans un mois il faudra recommencer, elle aura repris ses droits, me tirera la langue.

 

Je contemple la montagne de cadavres, les racines agonisantes, je vais les réduire en poussière, elles feront un parfait engrais pour leurs copines. Cruelle sélection, puisqu’il n’y a pas de place pour tout le monde…

 

Les heures passent, je suis si absorbée, je bouture, dépote et rempote, apprentie sorcière possédée…  Il finit par m’appeler, fier, triomphateur: la jardinière est en place, Oh glory day! Elle attend nos jolis petits pieds de tomates, de basilic, de persil. Il voulait que je sois là, ensemble, pour planter. Je le regarde, il semble si heureux, lui qui passe les semaines à travailler avec sa tête, ici, il court-circuite, le corps prend le relais, le travail de la terre lui va si bien, je sais qu’il est plus heureux ainsi, dehors, bûcheron ou paysan, transpirer, se mesurer aux éléments, il y retrouve sa nature, profonde.

 

Profondément apaisé, le stress de la vie urbaine s’est évaporé dans la terre et la peine, il rayonne. Je vois son sourire, il parle de projets, construire encore et encore… Je me demande ce que nous avons construit, nous citadins, un monde de fous qui dissout les êtres, les familles, les ronge de stress, d’objectifs à atteindre, de progressions à deux chiffres, de maladies de civilisation… Puisqu’il est heureux à creuser, assembler, bêcher…

 

Nous contemplons notre petit potager, comblés, bien plus comblés que par n’importe qu’elle autre activité. Joyeux de prendre soin de notre maison. S’occuper d’elle, la soigner, la bichonner, l’améliorer, comme nous le ferions pour une personne aimée, l’en aimer ainsi davantage.

 

Je ne m’arrête pas pour autant, je balaye la terrasse mais je vois les branches du chèvrefeuille dépasser, j’attrape le sécateur, je débute une coupe acharnée (il ne faut jamais me mettre en sécateur entre les mains je ne peux plus m’arrêter…). Mais le jour décline (déjà?!), je sens quelques gouttes et le bruit de mon ventre se fait de plus en plus sonore.

 

Puisque le travail manuel exacerbe les besoins justes: dormir, boire, manger.

 

Je rentre, je dévore, animal, tout le pain et le fromage, et le beurre, et le reste de salade de pomme de terre, et les avocats, et la compote, et les ananas séchés, et le chocolat blanc… Il reste des cookies?

 

Après c’est l’effondrement, le retour au canapé, la boucle est bouclée!

 

Nous nous endormons, apaisés, bien, le sentiment du travail accompli, le sommeil du juste, celui du « bon laboureur »… Bien sûr je songe à cette fable que j’adore, qui prend, ce soir là, tout son sens:

 

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

 

(Jean de La Fontaine, Le laboureur est ses enfants)

 

 

Que le travail est un trésor…

 

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