moon time

let-it-go

 

Céleste se tord en deux, putain de règles ! Elle frappe à la porte de Barbara, implore un Spasfon, mais il n’y a pas de Spasfon ici, aucun médicament, rien. Elle est à l’agonie, subir cet assaut depuis l’âge de douze ans, vingt-huit ans de torture. Barbara, lui prend la main : « – Viens ! ».

Elle la mène au salon, l’allonge sur le canapé, la recouvre d’une couverture, elle se recroqueville, Barbara étire ses jambes. Se replier, se contracter c’est justement ce qu’il ne faut pas faire. Elle place un coussin sous ses reins, étirer la région abdominale, celle que les femmes cherchent toujours à cacher : jambes croisées mains devant le ventre, honteux le petit bassin.

 

– Envoie le souffle, respire profondément, doucement. Ne combat pas ta douleur, tu lui donnes plus d’importance. Au contraire, laisse-la s’étendre, donne-lui toute la place, c’est comme ça qu’elle s’évanouira. Je vais allumer un bon feu, te préparer une bouillote et une tisane d’Aubépine.

 

Céleste souffre le martyr, la douleur irradie tout le ventre, elle se diffuse jusqu’au bas du dos. Barbara, dispose un fagot de petit bois dans l’âtre, l’allumette fait « pshit », les branches sont bien sèches, la flamme se propage presque instantanément. Le foyer s’éclaire, le feu imprime un premier réconfort.

 

Bienveillance.

 

Depuis combien de temps ne s’est-on pas occupé d’elle ?

 

– Je reviens, je vais faire bouillir de l’eau, en attendant repose-toi.

 

Elle dit cela en remontant la couverture plus haut, pour la couvrir complètement, comme elle le ferait pour une petite fille dont elle voudrait prendre soin. Céleste s’abandonne à cette douce régression.

 

D’habitude les règles sont un enjeu, un problème, si elles tombent le mauvais week-end, des projets à l’eau, où pendant un déplacement, une journée à la plage sans toilettes… Il faut toujours prévoir, anticiper, cacher, masquer, faire comme si de rien n’était. Et pourtant elle est une femme, c’est comme ça, c’est son état, pourquoi devoir toujours lisser les apparences ? Je saigne. Je suis un animal. C’est peut-être ça qui dérange, la dérange elle aussi. Vouloir s’extraire de sa condition, celle qui la ramène au même niveau qu’une chatte, qu’une vache, qu’une jument, qu’une truie. Les douleurs atroces qui l’empêchent de s’en détacher, de faire comme si ça n’existait pas. Les tampons, parce que c’est plus pratique, parce qu’elle ne supporte pas la vue du sang, l’odeur, la sensation. Mais ici il n’y en a pas. Barbara insiste pour qu’elle saigne, qu’elle sente le flot, la marque physique de son animalité, ce qui la relie à la nature, à sa nature, à tout ce qu’elle a tenté de lisser, de fuir, année après année.

 

Barbara revient, elle porte une bouillote sous le bras, une tasse fumante sur un plateau. Elle pose la tasse sur la table basse et dépose la grosse poche en caoutchouc sur son ventre. Le répit est immédiat, la chaleur détend les spasmes, procure un apaisement profond. Barbare s’assoit prés d’elle et caresse ses cheveux:

 

– Laisse-toi aller.

– C’est difficile quand on souffre.

– Tu souffres parce que tu refuses cette circonstance, accueille ce moment, fais en une fête au lieu de l’attendre chaque mois comme une malédiction.

– C’en est une !

– Non, c’est une bénédiction, un moment de repli, un moment d’intimité avec toi-même, un moment où tu as le droit de t’abandonner, de te cajoler, de te reposer, de te laisser aller, de ne rien faire. Prends conscience du sang qui coule, de cette purification de ton corps, visualise le mauvais qui part, tout ce qui a pu t’encombrer, te blesser, te mettre en colère. Les hommes n’ont pas cette chance, ils gardent toujours le même sang, ne le renouvellent pas chaque mois, c’est pour cette raison qu’ils vivent moins longtemps, ils finissent par s’empoisonner !

– C’est un peu rapide comme raccourci.

– Laisse de côté ton intellect Céleste, de temps en temps, repose-toi sur tes sens, accueille tes sensations, vis comme un animal : dors quand tu as sommeil, mange quand tu as faim, couche toi dans ton terrier quand tu as mal…

– C’est bien le problème, je me sens un animal quand j’ai mes règles, je ne le supporte pas.

– Tu es un animal. Plus tu le nieras, plus cette brutale animalité se rappellera à toi. Tu touches le problème du doigt, tu ne supportes pas la moindre faiblesse, tu es tellement dure avec toi, qu’as-tu fais de si grave pour mériter un tel traitement ?

– Je ne sais pas… Je ne suis pas courageuse, pas assez, je n’arrive plus à écrire de romans, je suis incapable.

– C’est grave ça ? Ça mérite que tu te méprises à ce point ? Et si tu n’écrivais plus, plus jamais?

– Je ne sais faire que ça. Ça voudrait dire que je ne sers plus à rien que je ne suis plus bonne à rien.

– Que tu ne mérites pas de vivre ?

– Non.

– Tu crois que pour avoir le droit de vivre il faut gagner des batailles, peindre des chefs-d’œuvre, être expert-comptable ou banquier d’affaire ?

– Il faut bien faire quelque-chose.

– Et le chat ?

– Quoi le chat ?

– Il ne fait rien d’autre que de faire le chat.

– Oui, c’est sa condition de chat !

– Et bien si tu prenais exemple sur lui, si tu essayais simplement d’ETRE.

– D’être ?

– Oui, être, c’est-à-dire vivre, juste pour vivre, sans rien prouver, sans rien produire, sans enjeu. Suivre tes sens, tes envies, ce qu’ils te dictent, sans tout passer par « l’étamine » pour reprendre…

– La métaphore de Montaigne.

– Oui sans tout passer par le filtre, la « censure » de ton cerveau despotique! Si on essayait de l’apaiser un peu, de le ramener vers l’arrière, plus bas, vers le reptilien?-

– C’est-à-dire…

– Vers tes besoins fondamentaux, ancestraux. Le sang te ramène à cette lignée de femmes, loin. Le sang est sacré, il représente ta féminité, tu dois prendre soin de cette féminité. Saigne Céleste ! Abandonne-toi à cette sensation, laisse-là te prendre, te plonger au cœur de toi-même, fais de ce moment une méditation profonde, laisse remonter ce qui doit remonter.

– C’est le noir qui remonte, quand j’ai mes règles, j’ai envie de mourir, des pulsions, presque incontrôlables, je sais pourtant que ce sont les hormones, que chaque mois c’est comme ça, que je dois me raisonner, mais je me laisse prendre, je sombre.

– Et bien sombre.

 

Puisqu’elle n’a pas le choix.

Faire le chat… Celui de la maison s’est justement glissé entre la bouillote et le dossier du canapé, étalé comme un hot dog : sur le dos, les pattes arrières étirées, il dort comme un bienheureux. La chaleur est une aubaine qu’il ne laisse pas passer. CARPE DIEM, lui le vit, malgré lui ? Peut-être y a-t-il une conscience derrière cela, un être tellement développé spirituellement qu’il vit parfaitement dans le présent, degrés ultime de la sagesse, pleine conscience permanente. Elle regarde les ondulations de son petit ventre bien tendu, le sommeil du juste, profond, contagieux. Elle cède bientôt à cette torpeur, elle dort longtemps, vertigineusement, happée par quelque-chose de plus fort qu’elle. Une force qui l’écrase dans les coussins du canapé, elle tente un éveil, ouvre un œil, mais son corps semble si lourd… Elle retourne au sommeil, encore.

La nuit est presque tombée quand elle s’extirpe de sa léthargie.

Elle a dormi toute la journée ! Le feu n’est plus qu’un minuscule tas de braises, le chat l’a abandonnée pour venir prés du foyer, la bouillote est froide, mais elle n’a plus mal, comme si l’objet avait absorbé sa douleur. A la place il y a une sensation étrange, de petits picotements, de petits tiraillements, l’impression d’être aspirée de l’intérieur et puis une fatigue qu’aucun sommeil ne parvient à étancher. La porte s’ouvre, Barbara entre, elle porte un bol fumant.

 

La vie en débraillée, Extrait

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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