fais ce que voudras

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Depuis plusieurs jours il regarde la météo, inquiet. Il se connecte aux webcams des pistes, chaque jour, plusieurs fois par jour, quand la neige tombe il trépigne, je reçois un sms : «regarde, il neige ! ». Il attend ces vacances comme un enfant attend Noël, la glisse c’est son plaisir, ultime. Je me réjouis de son enthousiasme si contagieux, même si, de mon côté, la perspective de pistes peuplées, d’attente au télésiège, de skieurs peu scrupuleux du respect d’autrui, m’enchante moins… Mais je ne dis rien, je ne voudrais en aucun cas jouer les trouble-fête, il travaille tellement, il prend si peu de temps pour lui.

 

Le divin matin arrive, je le regarde faire son sac, vérifier trois fois qu’il a bien pris sa genouillère, son casque, ses gants, tout le matériel. Moi j’emplis la valise de cet encombrant équipement: maillots techniques, chaussettes spéciales, crème solaire, combinaison, doudoune, bottes fourrées, polaires, moufles, fruits secs…

 

La voiture se dilate, pauvre petite chose, éléphant à triple étage, chaque espace est comblé, le départ est imminent.

 

Il conduit le cœur léger, un sourire extatique aux lèvres : « Dans trois heures on sera sur les pistes ! ». Moi je songe davantage à l’hôtel, va-t-il être aussi joli que sur le site ?

Deux individualités font-elles une complicité ?

 

L’ascension démarre, le marron triste d’un hiver désolé domine le petit village de pierres sèches, je sens sa fébrilité, et si la neige n’était pas au rendez-vous ? Moi je ne vois que le soleil, éclatant, mon cœur est comblé, la perspective de me remplir d’énergie.

 

La neige se montre enfin, blanche et épaisse, la station, haute, tient ses promesses, il respire.

 

Notre brave petite auto se passe de chaînes, je tremble de glisser dans le fossé, il semble sûr de sa conduite, croisière blanche, nous parvenons malgré tout à l’hôtel.

 

Je pousse la porte de notre chambre, la montagne comme perspective, a room with a view, je suis au paradis.

 

Il se rue pour louer son surf, m’entraîne dans sa précipitation, il palpe, mesure, discute technique avec le vendeur aux imposantes dreadlocks, j’observe, amusée, désinvestie, peut-être. Mon tour arrive, l’essai de ces affreuses chaussures de ski, j’ai le pied trop fin, je flotte, j’en essaye dix paires, il ne se décourage pas, j’ai envie qu’il me dise : « désolé on n’a rien pour vous », mais l’homme est adorable, il cherche, téléphone, une paire arrive, neuve, un chausson tout serré, telle Cendrillon, mon pied s’adapte parfaitement. Je vois leurs regards triomphants, moi j’ai juste envie de remettre mes baskets, bien confortables et légères…

 

Nous voilà aux pieds des œufs. Harnachée comme une bête de somme, j’avance péniblement au milieu de mes congénères. J’observe, encore, la comédie humaine, l’agglutinement, la nouvelle mode des GoPro fichées sur les casques (quels films intéressants doivent-ils visionner le soir…!), les couleurs bigarrées, les fluos qui blessent les yeux, les enfants qui ne veulent pas porter leurs skis, les décomplexés qui skient sans bâton, les experts avec des skis très longs, les petits malins avec des skis très courts, les surfers aux cheveux longs (et sales !), et le mien au large sourire… Chacun tente de grappiller une place, les bâtons dans les tibias, j’ai envie de leur donner des coups de pieds à ces ploucs en GoPro !

 

Là-haut, je retrouve mon calme: la vue est sublime, 2600 mètres d’altitude, le soleil est toujours aussi éclatant mais le froid est saisissant. Première piste, je retrouve mes habitudes, ça ne s’oublie pas. Les descentes s’enchaînent à mon petit train de sénateur, virages propres, skis serrés, je tente de m’impliquer, d’y trouver du plaisir, un sauvage manque me percuter, je crie « ça va pas la tête ! » ; Mon homme, lui, semble avoir gagné le loto dans l’ordre, il me tient des discours étranges : « Je vais rider en switch». J’ai froid, de plus en plus froid, les hordes de barbares qui me frôlent m’apparaissent de plus en plus insupportables. J’ai le déclic, ça vient comme ça, des années que j’ai envie de le sortir, alors je lui dis: « Mon chéri, je n’aime plus le ski ». Je sais que je vais lui faire de la peine, mais, coming out nécessaire, je ne peux plus continuer à prétendre. Je poursuis : « Je suis glacée, je vais rentrer à l’hôtel me réchauffer, mais reste là, vraiment ça ne me dérange pas. » Il se renfrogne : «  Mais moi j’aime bien quand on skie ensemble… », mais il finit par comprendre, chacun son plaisir.

 

Libérée.

 

Le chalet est en vue, sublime dans son écrin blanc, moi je songe au moment où je vais plonger dans le grand jacuzzi.

 

Je plonge, eau à 38°, mon corps glacé reprend vie, l’immense fenêtre, la montagne en face, le blanc, le bruit des bulles, la solitude de ce monde clos et chaud, j’active la nage à contre-courant, I’m in heaven.

 

La peau des doigts est désormais plissée, je vois une tête surgir dans l’embrasure de la porte ; «  T’es restée là- dedans pendant deux heures ?! »

 

Oui.

 

Et si j’achevais cette méditation par un bon sauna ?

 

Je pense, je pense doucement, la chaleur ralentit mes neurones, toujours ces histoires de contraste : pour apprécier la chaleur réconfortante d’un intérieur, il faut avoir eu bien froid. Ce que j’aime le plus à la montagne, peut-être est-ce l’après ski?

 

Le verre de vin rouge bio devant la cheminée, le saucisson aux noix, celui de la vallée de l’Ubaye, juste à côté. Parce que l’hôtel ne propose que des produits artisanaux, locaux et bio. Alors je me gave de jambon cru, de viande séchée, de fromage, moi qui, d’habitude suis (presque) végétarienne, mais l’équilibre c’est cela : tantôt osciller d’un côté, tantôt de l’autre, pas un juste milieu ennuyeux. Jouir le moment, se fondre dans la couleur locale.

 

Et puis demain, c’est décidé, je tenterai l’ascension, à pied, trois heures de montée, trois heures de descente, j’ai définitivement rangé les skis, je veux le blanc, je veux la solitude des cimes, je veux le silence, les espaces vierges, je veux voir des chamois, un lynx ce serait le paradis, je veux sentir la nature, fort.

 

Je suis prête, j’ai repéré l’itinéraire, je trépigne à mon tour, je me prends pour Amundsen, je pars à la découverte d’un monde vierge. Exploratrice du dimanche, j’emplis le sac à dos de bananes séchées, de dattes, je prends deux petites bouteilles d’eau, une polaire en plus, on ne sait jamais…. L’aventure….

 

Mes pas impriment le blanc, je ne croise personne, je songe à cette manie absurde de toujours vouloir s’agglutiner, puisque je n’ai pas l’instinct grégaire… Le silence est parfait, j’avance dans cette ouate, immaculée. Mon esprit se purifie, je m’emplis de beauté, les contrastes me réjouissent, le ciel bleu marine, le blanc scintillant, le soleil active les paillettes incandescentes. Boule à facette éblouissante, mon esprit est à la fête.

 

Je suis si heureuse que je ne sens pas l’effort, presque pas, pourtant la montée est rude, la beauté fait passer outre la difficulté, puisqu’elle se mérite.

 

A mi-chemin je m’arrête, j’inspire profondément, je ne me souviens pas avoir été aussi heureuse à la montagne. D’habitude, je suis les désirs des autres, je skie pour me fondre à un groupe, pour ne pas rompre l’unité. Désormais, dorénavant, je la jouirai comme il me plaira. J’observe les traces d’animaux dans la neige, je voudrais les suivre, mais ce ne serait pas raisonnable, les petites pattes : renard ? chamois ? Motif décoratif et poétique, j’imagine quelques terriers au bout de la piste.

 

Enfin, j’arrive au sommet, fière d’avoir accompli cet exploit, je tourne sur moi-même : 360° de paysages sublimes, la montagne est grandiose, je me sens toute petite. Je me perds dans cette immensité, le ciel est infini, je compte les cimes, loin, loin, au bout, il y a la méditerranée.

 

En descendant mon esprit vagabonde davantage, je lui lâche la bride, il songe à la chaleur du jacuzzi, au petit verre de vin devant la cheminée, au partage cette fois. J’imagine ses joues brunies, ses traits détendus, son sourire, son langage incongru : « J’ai tenté un 360° en backside », épuisé comme un gamin qui aura donné jusqu’à tomber, mon homme est ainsi…

 

Le lendemain, il me rejoint, la même ascension, il n’en revient pas de cette beauté, de cet écrin de pureté et de silence… Déchiré entre sa passion pour la glisse et la nature immaculée.

 

Moi j’ai tranché et désormais, je compte appliquer ce principe de plaisir à d’autres domaines de ma vie.

 

« Fais ce que voudras », pour reprendre le « slogan » de l’abbaye de Thélème.

 

Oui, je suis bien d’accord mon cher Rabelais : FAIS CE QUE VOUDRAS.

 

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One Reaction

  1. christelle

    Salut Julie,
    Mois d’avril, mois de nos anniversaires que nous fêtions ensemble ainsi qu’avec les copines de l’époque, autour de bougies, gâteaux et bonbons … bref il y a quelques années maintenant lol !
    j’espère que tu auras ce message … Ma vie est actuellement à Poitiers entourée de ma fille Inès, mon fils Alexandre et de mon conjoint.
    à bientôt, bises

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