Elle allonge le pas, juste assez pour ne pas courir (…).

dessinroman

 

« Elle allonge le pas, juste assez pour ne pas courir, sauver les apparences, elle est dehors, enfin, comment trouver la force d’y retourner demain ? Un étau enserre sa gorge, la salive difficile à avaler, chaque rentrée c’est la même chose, une forme de condamnation, de fatalité, quarante ans ferme, qui pourrait résister à cette sentence ? Des années de discours débiles, de conformisme lénifiant, elle aurait voulu le saigner, lui et les autres, elle déteste ses semblables, si peu semblables, elle sent leur petitesse, cette façon de resserrer la vie au maximum, de se contenter de peu, d’une rente à vie, quitte à être usé jusqu’à la corde, vidé par la non-perspective d’évolution, par l’écrasante répétition, par les gosses de moins en moins intéressés, par leur regard méprisant, eux qui ne rêveront jamais de devenir prof, un métier devenu honte. Comment a-t-elle pu en arriver là ? Un concours de circonstances, elle ne trouve pas d’autre explication, des études de lettres adorées, une phase de déni, la réalité a fini par la rattraper, puisqu’il fallait clore ce cursus éthéré par quelque chose de viable. Mais elle n’a jamais eu le sens des réalités, pire que ça, une fille désarmée, voilà ce que Jean dit d’elle : « Tu te réfugies trop dans la fiction, Juliette, tu t’enfermes ! » Et alors ? Si la fiction me rend heureuse, qu’est-ce que ça peut lui foutre ? Lui et ses pieds sur terre, il aurait voulu l’attacher pour qu’elle ne décolle plus, qu’elle reste avec lui dans sa réalité sans inconnu, dans son monde balisé, fléché, maîtrisé. Mais si elle voulait se perdre, elle ?

Plus de repères, excepté celui de cette rentrée des classes qui lui colle aux semelles, où qu’elle aille, où qu’elle fuie.

Elle marche, longe une large rue jusqu’au centre-ville. Il faudrait quitter ça aussi, dans un deuxième temps, déterminer des priorités, préparer sa sortie pourtant, mais comment s’échappe-t-on de l’Éducation nationale ? La réhabilitation est-elle possible ? Les rescapés ont-ils le droit de témoigner ?

Elle butte sur un pavé plus haut que les autres, se rattrape à un banc, s’assied un moment. Elle aurait dû emporter un gilet, un petit vent la fait frissonner.

Elle observe, l’architecture est vraiment plaisante, les habitations parfaitement entretenues, les trottoirs propres, elle n’a vraiment plus l’habitude. Elle reprend la marche, un bar-tabac-PMU étend fièrement sa façade carrelée de rouge vermillon, les premiers commerces apparaissent, d’abord espacés les uns des autres, puis l’alignement régulier. Elle s’engage dans une rue piétonne, une plaque indique la présence d’une maison du xve siècle. Une petite demeure entièrement en bois (qui a dit que les constructions en bois étaient moins solides que nos pitoyables parpaings ?) tient dignement son rang de doyenne de la ville, les minuscules ouvertures lui donnent des allures de maison de sorcière, elle imagine une pièce sombre, une obscurité rompue par la seule flamme d’une étroite cheminée dans laquelle bouillonnerait un chaudron de cuivre, les étagères croulant sous le poids d’alambics, de poudres, de décoctions et de poisons en tous genres, une vieille femme décharnée, mauvaise, remuerait la potion maléfique tout en psalmodiant quelques charmes immémoriaux : le mal incarné.

Le mal, elle s’est toujours demandé si une telle force pouvait exister ? Serait-ce lui son visiteur de la nuit dernière ? Lui ou quelque démon à sa solde (qui est-elle pour que le maître se déplace en personne) ?

Le rez-de-chaussée de ce logis maléfique abrite une librairie ésotérique, elle n’est donc pas la seule à avoir eu cette vision mystique, l’architecture réveille de vieux archétypes : l’idée d’un Moyen Âge sombre, inquiétant.

Elle pousse l’épaisse porte de bois, quelques lampes éclairent un sol composé de lourds blocs de pierre limés comme un billot de boucher, les siècles ont eu raison des angles droits. Elle distingue des colombages derrière d’imposants rayons de livres, le côté gauche de la pièce est flanqué d’une cheminée massive, une salamandre a été sculptée sur le linteau.

— Bonjour Madame, la salamandre, n’est-ce pas l’animal fétiche des sorcières ?

— L’œil de salamandre est en effet un ingrédient très prisé des sorcières au même titre que l’orteil de grenouille, la langue de chien ou la patte de lézard… Ces ingrédients insolites font partie du folklore, entretiennent le mythe, mais vous savez, je doute que les sorcières aient réellement utilisé ce genre de choses. Celles que l’on nommait sorcières étaient d’habiles guérisseuses, elles connaissaient parfaitement les plantes, une savante pharmacopée.

— La connaissance… Elles l’ont payée cher. Et leur liberté… Les sorcières sont les premières féministes, les premières femmes libres, indépendantes, les premières à vivre une sexualité affranchie, dégagée de toutes les entraves imposées par la religion.

— Ceci n’est autre qu’une perdurance des cultes païens qui envisageaient l’acte sexuel comme une célébration, un acte de fusion honorant les dieux, la nature. Voilà pourquoi l’église catholique les a pourchassées. Elles représentaient un dangereux contre-pouvoir, menaçaient l’ordre établi. Et puis ce soupçon de magie qui pesait sur elles…

— Remarquez, c’est bien de croire à la magie, quelle tristesse d’envisager un monde rationnel, je me souviens avoir eu envie de mourir le jour où j’ai fini de lire La Nausée de Sartre, l’existence sans sens, sans but, sans rien, le néant. Je préfère les histoires de sorcières.

— J’en ai tout un rayon si vous voulez, depuis les grands procès de sorcellerie jusqu’aux grimoires « pratiques » : recettes de potions, filtres d’amour, envoûtement, désenvoûtement, retour d’affection…

— Je vais vous prendre ce livre, Les Grands Procès de sorcellerie : du Moyen Âge à nos jours. La sorcière me semble être un intéressant motif littéraire et sociologique.

— C’est très complet, vous verrez. Il est fait état, entre autres, d’une sorcière brûlée en forêt de Compiègne.

— Chaque région doit avoir ses cas… Merci pour votre accueil, je ne manquerai pas de revenir, j’ai toujours eu une propension à croire, à vouloir croire, car il s’agit d’un choix. Comme Pascal je pense que nous recherchons tous, désespérément, cette étincelle divine, perdue. Quoi que ce soit que nous choisissions de mettre derrière ce mot « divin ».

Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part…

Dieu ?

Elle n’est pas venue ici pour ça, cela dit, c’est toujours la même histoire : on vient pour acheter un pantalon et on repart avec un imperméable.

La rue est déserte, ce vide qu’elle appréciait d’abord devient peu à peu oppressant. Où se trouvent les gens ? Elle songe à un épisode de La Quatrième Dimension qu’elle aimait particulièrement : Stopover in a Quiet Town, le générique résonne instantanément dans son esprit, les mots se bousculent à sa suite : « Nous sommes transportés dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais aussi d’esprit. Un voyage dans une contrée dont les frontières sont notre imagination, un voyage au bout des ténèbres où il n’y a qu’une seule destination : la Quatrième Dimension ». Le gris du ciel confère un aspect indéniablement cinématographique à ce paysage urbain, une bobine en noir et blanc, un fondu enchaîné qui la pousse doucement vers une grande place, une architecture neurasthénique, celle des reconstructions d’après 1945, elle avait oublié que le Nord avait subi la balafre des deux guerres, les bombardements de la seconde, les champs de bataille de la première. Elle traverse la morne étendue, un clochard tapi sous un porche la fait sursauter, son cœur s’accélère, elle hâte le pas, au loin elle aperçoit un majestueux bâtiment miraculeusement épargné par la folie des hommes, une façade gothique intacte, la pierre blanche remarquablement sculptée, cette dentelle si caractéristique. Le monument abrite l’hôtel de ville, une plaque informe :

L’imposant édifice fut construit au début du XVIe siècle dans le plus pur style gothique flamboyant, son exceptionnelle conservation est en grande partie due à la restauration entreprise au XIXe par l’architecte Viollet-le-Duc.

Elle lève la tête, aperçoit trois statues qui ressemblent à des Rois mages, la composition est étonnante, elle se tord à nouveau les chevilles, les pavés sont décidément traîtres, elle décide de se mettre à l’abri sur l’asphalte lisse du trottoir d’en face, sa marche la mène bientôt jusqu’à un Monoprix. Elle songe à celui qu’elle fréquentait, juste à côté de sa maison, et pénètre dans l’enseigne familière, rassurée de retrouver un peu de ce quotidien perdu. Elle se souvient qu’elle n’a rien, qu’il lui faut tout acheter. Elle sélectionne d’abord un chariot à courses Rolser modèle City Light bleu, volume 59 l qui lui permettra de transporter aisément ses provisions. Elle va vite, elle connaît les produits, les rayons sont disposés comme chez elle, cette continuité la réconforte. En déchargeant ses courses sur le tapis roulant taché, elle constate que ses automatismes lui ont fait oublier l’implacable réalité : elle est désormais seule. Elle réfléchit, met de côté, la caissière s’impatiente. »

 

Une année de grandes vacances, extrait.

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