la disparition des lucioles

Pr1

 

Ce n’est pas une histoire lumineuse que je vais vous raconter aujourd’hui, ma gorge est encore serrée de ce malaise palpable, de ce désespoir qui suintait des murs délabrés.

 

Je n’avais pas réalisé, j’aime tant la Fondation Lambert, je ne rate jamais une exposition;  au delà de ça même: je suis comme une enfant qui attend Noël, chaque nouvel évènement m’est une fête.

 

J’imaginais découvrir des oeuvres, des artistes qui m’interpelleraient, m’énerveraient, m’enchanteraient, me réconforteraient, me dérangeraient;

Ce que j’espère de l’art, contemporain ou non. Yvon Lambert sait faire cela.

 

 

J’ai réalisé en arrivant, juste devant l’effrayante l’enceinte, j’ai dit à mon mari:

« Mais nous allons entrer dans une prison, je ne suis jamais entrée dans une prison! »

J’avais l’intuition terrible de l’horreur qui allait m’étreindre, l’intuition terrible, que l’art m’importerait peu, qu’il deviendrait secondaire, anecdotique, presque dérangeant.

 

Maison d’arrêt.

 

Ecrit en gros, sur le fronton républicain.

Je ne vois qu’une mise en garde.

Je ne peux m’empêcher d’entrer, irrésistible voyeurisme ? J’ai toujours aimé me faire peur, même si, après je regrette, c’est plus fort que moi, il faut que je VOIS.

 

Je pénètre dans l’enceinte, je redoute que la lourde porte se referme derrière moi. Je lève la tête, les murs d’enceinte, les barbelés rouillés.

Les grilles s’enchaînent, les tickets vendus dans la cahute du gardien,  des impacts de balles ponctuent cette « loge-frontière ». Je sens une boule se former dans ma gorge, je vais pénétrer dans un lieu hors du monde, un lieu interdit, un lieu maudit.

 

Les images hollywoodiennes me reviennent: le bagne de Cayenne, le beau Steeve Mac Queen changé en bête, Papillon, sa volonté de s’enfuir de l’enfer, les murs qui suintent, l’obscurité du mitard, l’humiliation, les privations, la crasse, les rats, les blattes…

 

Une image de cinéma?

 

Je pensais cela, une prison d’une autre époque; le bagne est fermé depuis bien longtemps, nos prison françaises sont surpeuplées certes, mais modernes, non?

 

Je suis dans cette prison, au XXIème siècle, je suis dans ces murs, restés en « l’état », cette prison construite en 1871 et fermée en 2003, c’est-à-dire hier!

 

Je vois les sols défoncés, la peinture effritée, les infiltrations d’eau, les moisissures… Les toilettes à la turques, sales, pire que cela, les odeurs de merde, celles qui persistent malgré dix années de vacances. Je n’en crois pas mes yeux, le Moyen-Age, c’est ici, maintenant.

 

Changer des hommes en bêtes. Quels que soient leurs crimes, une réhabilitation est-elle possible dans cet enfer?

 

J’avance dans cette demi obscurité, d’une cellule à l’autre, les inscriptions sur les  murs témoignent de la violence, de l’horreur.

 

Le lieu dévore l’art.  Je regarde davantage les mots gravés par les détenus que les oeuvres, je suis en enfer, d’ailleurs le néon de Ross Sinclair me prévient dès l’entrée: « Abandon all hope Ye who enter here »; « Laissez tout espoir vous qui entrez ».  Fameuse mise en garde de Dante* ( *Enfer, vers 9, chant II, in Divine Comédie).

 

L’enfer c’est ici.

Je découvre que l’enfer possède différents niveaux ( à défaut de posséder plusieurs cercles*): quartier des Isolés, des Arrivants, des Femmes…

Dans ce dédale de couloirs les lieux portent les stigmates éternels des êtres qui ont souffert, espéré, aimé, hurlé, saigné. Plus d’un siècle de malheur figé dans la pierre.

 

Peut-on parler de patrimoine carcéral?

 

Faut-il garder ces témoignages comme une mise en garde?

 

« Ils » voulaient en faire un hôtel, de luxe, quelle indécence: des gens se sont suicidés ici, peut-on construire sur le désespoir, la misère?

 

Je pense, je suis certaine que les lieux se chargent de leurs habitants, irrémédiablement.

 

Parfois, au détour d’une coursive, une oeuvre m’interpelle en ce qu’elle raisonne si justement avec les circonstances: la sculpture de Jean Fabre, la Chaise électrique de Warhol. Je ne peux m’empêcher de penser que des innocents ont dû croupir ici. Erreur judiciaire.

Des salauds aussi. Bien sûr.

 

Je suis dans le noir, la face sombre.

Camera obscura.

L’exposition s’intitule La disparition des Lucioles, elle fait référence à un texte de Pasolini:

« L’amitié est une très belle chose.

La nuit dont je te parle, nous avons dîné à Paderno, et ensuite, dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pieve del Pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles, qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières, alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres à Franco Farolfi, Bologne, 1941

 

Mais la pollution est venue à bout des lucioles, Pasolini déplore ce fait et utilise cette métaphore pour évoquer une société révolue.

 

Une société révolue…

C’est toutes les misères de notre société qui s’affichent ici, misère culturelle, affective, défaut d’intégration, ghettoïsation. Ce qu’on ne veut pas voir, ni changer, parce qu’on ne sait pas comment faire.

Ou parce qu’on ne veut pas? Parce que dire les mots tabous, parce qu’il est tellement plus facile de tenir un discours « bien pensant », le plus dangereux de tous car « Qui veut faire l’ange fait la bête », Pascal.

Les twin Towers du 11 septembre 2001 dessinées par un détenu sur les portes des toilettes, comme un fait d’armes. La violence, la frustration, la misère sociale, intellectuelle s’inscrit ici sur chaque mur, sans censure.

 

Prends ça dans la gueule Julie.

 

Tourner la tête encore, éviter les sujets qui fâchent; il faudra pourtant bien faire quelque-chose.

 

Victor Hugo écrivait, en substance, qu’à chaque fois que l’on ouvrait une école on fermait une prison. On sait aujourd’hui, que ce n’est malheureusement pas si simple.

J’ai travaillé dans les quartiers nord de Marseille, enseigné le français à des gamins des cités. Je sais que la misère décrite par Hugo existe toujours, aujourd’hui juste à côté de chez nous.

 

Est-ce une fatalité, une composante essentielle de toute société? Une part irréductible?

 

Naître du bon côté.

 

« Tous les hommes naissent libres et égaux en droit…  »

Je voudrais le nom de celui qui a pu écrire une telle connerie.

 

Trois heures et demi, détenue volontaire, j’ai perdu mes repères,  le désespoir m’accable si vite. Je veux retrouver la lumière, l’insolente lumière du sud, celle qui désinfecte tout. Pourra-t-elle me nettoyer de ce que je viens de voir?

 

Le soleil est toujours là, malgré l’heure avancée, il rayonne, me force, une fois de plus, à baisser des yeux affaiblis par des heures de pénombre. Comme s’il voulait me remettre à ma place: petite voyeuse de la misère des autres.

 

J’aurais voulu frapper les touristes qui mâchaient bruyamment des biscuits pendant la visite, leurs commentaires débiles, sonores.

N’ont-ils pas de respect pour ceux qui ont souffert ici?

Le silence, c’est bien la moindre des attentions.

 

Je finirai par ces vers de Verlaine, poète emprisonné pour avoir blessé son amant adoré, Rimbaud; deux ans d’enfermement au cours desquels il écrit, ce poème notamment:

 

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

 

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