Apollon, Délos et moi

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Elle se mérite, on n’arrive pas sur une île comme ça, par hasard, l’insularité est une démarche volontaire. Il faut la vouloir, la désirer. Prévoir, prendre ses dispositions pour elle, regarder les horaires des bateaux, se plier à ses exigences.

 

Voir la belle Mykonos s’éloigner, quelques taches blanches, puis le bleu, la méditerranée reprend ses droits, impose son étendue. Des nuances de bleu infinies, tantôt touchant au vert émeraude tantôt au gris perle, je me perds dans ce précieux nuancier.

 

La méditerranée.

Berceau des civilisations antiques, centre du monde.

 

Je suis au coeur des choses.

 

Délos.

 

Ses contours se dessinent, mon ventre se serre, l’histoire est à ma portée. Celle que j’ai apprise au Lycée d’abord, mes cours de Grec ancien, puis à l’Ecole du Louvre. La  Grèce antique, civilisation fondatrice, art, architecture, philosophie, politique. Mes manuels prennent vie, mes cours abstraits s’animent, je vais toucher l’histoire, notre histoire.

 

Je distingue des colonnes, des murs qui persistent à moitié, des pierres, partout des pierres, je me sens comme une exploratrice qui touche au but, qui va mettre un pied sur la terre ferme après des semaines d’errance en mer. Petite (comme beaucoup de fillette), je voulais devenir archéologue, je fouillais ma cave, je creusais, je lisais des histoires de chasse au trésor, de pirates,  j’étais amoureuse d’Indiana Jones.

 

J’ai visité beaucoup de sites archéologiques, chacun m’a émue, mais une île entière, jamais je n’avais fait cette expérience.

 

Je pose le pied, à la fois fébrile et excitée, le sanctuaire est à moi, terrain de jeu infini, pour quelques heures.

 

D’abord c’est la chaleur qui me frappe, le soleil cogne, plus fort encore, des rayons si lumineux qu’ils en éclairent les pierres. « Délos » signifie « visible », lumineuse. Le début d’une explication? Les gens du coin disent que c’est l’endroit où le soleil est le plus puissant.

Une cérémonie sacrée, des rayons qui soignent, donnent de l’énergie, de la puissance. Le culte perdure encore.

 

Mais à l’origine de cette lumière, il y a  la naissance d’un des dieux les plus important de l’Olympe.

 

APOLLON

 

Délos, est l’endroit où le Dieu a vu le jour. Dés lors, ce port aride, balayé par les vents, deviendra l’un des lieux les plus importants de l’antiquité.

C’est dans la seconde moitié du IIéme millénaire av J-C., pendant l’époque mycénienne ( 1580-1200 av J-C) que l’île connaît son premier apogée.

 

 

Une machine à remonter le temps.

 

Un silence frappant, comme une mise en garde solennelle, un rappel à l’ordre: l’endroit est sacré. Un paysage lunaire, le soleil réduit tout en poussière, une poussière chaude qui vole, partout. Je ne sais par où commencer, j’ai préparé ma visite pourtant, sur la plage, les jours précédents,  dévoré les guides, appris les dates, rafraîchi ma mémoire rouillée. Mais tout ceci n’a plus d’importance, la chronologie, les évènements, je m’en fous,  je veux sentir l’histoire, charnellement, jeter les livres, toucher les pierres, marcher dans les rues antiques, caresser les mosaïques, imaginer la vie de ces gens, si loin de moi et si proche pourtant.

 

Un petit détail attendrissant, ce que les manuels d’histoires ne pourront jamais transmettre, un crochet subsiste, servait-il à  accrocher un torchon, une toge? Leurs préoccupations du quotidien étaient les même que les nôtres.

 

L’architecture domestique est celle qui m’émeut le plus. La vie des gens, aujourd’hui où il y a trois mille ans, quelle différence? Rendre le quotidien facile, asservir l’habitation à ces gestes répétés chaque jour.

 

Je le savais pourtant, mais je suis surprise malgré tout, leur niveau de confort, si proche du nôtre: des latrines dans chaque maison, un savant système d’égouts, de canalisations.

 

Et puis j’aime ce plan de la villa antique, celle qui subsiste dans les villes orientales: la maison à patio. Tout s’organise autour de cette cour centrale, poumon de la maison; puit central chez les plus humbles, fontaines et bassins chez les plus riches, le coeur de la maison,  » le foyer »;  je voudrais remonter le temps, les voir s’activer, toucher leurs étoffes, sentir leur cuisine, voir ce qui les fait rire ou sourire.

 

Je me perds dans ce dédale,  le temps n’existe plus. Il faut cependant que j’aille voir le lac sacré, celui dans lequel est né Apollon. Une rangée de Lionnes me montrent le chemin, je retiens mon souffle.

 

Il est né là, le grand Dieu de lumière, celui de la musique et de la joie de vivre. Il pourrait être l’emblème de mon  « sunny life project ». Je songe à ce que nous avons perdu. Comment avons-nous pu remplacer un culte qui incitait les hommes à jouir de la vie par un système austère et castrateur?

Comment en sommes-nous arriver-là? Je veux des explications. Pourquoi avons-nous peur de jouir?

 

Qu’avons-nous gagner avec nos trois religions monothéistes si ce n’est le chaos?

 

Apollon, les hommes venaient de loin pour le célébrer. Mais si grand était-il, son culte n’excluait pas celui des autres divinités. Ainsi l’île accueillait-elle les dieux de chaque nouvel arrivant. Car Délos avait une économie prospère, ce fut l’un des lieux les plus sacré et les plus fréquenté de l’antiquité. Ce port attirait les peuples de l’ensemble de la méditerranée, ainsi possédait-il de nombreuses banques publiques et privées.

Chaque nouvel habitant arrivait avec ses divinités, des italiens, des Syriens, des égyptiens… chacun élevait un temple et tout le monde vivait en harmonie.

 

Une leçon?

 

Je songe à ce joyeux syncrétisme en débutant mon ascension, parce que, malgré la chaleur, je veux monter, en haut il y a le plus grand de tous, ZEUS.

 

Le soleil est violent, peu se risquent jusqu’au sommet, les touristes en tongs font vite demi tour, il faut des chaussures, de bonnes chaussures, les pierres sont tranchantes, elles roulent, la divinité se mérite, c’est bien le moindre des respects.

 

En chemin, je m’arrête, émue, davantage même. C’est la première fois que je vois un temple qui lui est dédié.

ISIS l’égyptienne. Mère D’Orus, épouse d’Osiris, figure féminine éternelle, celle du féminin sacré.

Je ne m’attendais pas à la rencontrer ici.

Les mystères d’Isis…

 

Je reprends mon chemin, mes chevilles se tordent, mes cuisses brûlent, la poussière pique mes yeux, le sommet se dérobe encore.

 

Au détour d’un bloc, par delà les nuages, il apparaît cependant: le sanctuaire de ZEUS, Zeus Hypsistos.

 

Toucher le mythe du doigt, caresser la pierre, point d’orgue de l’île, la méditerranée à mes pieds, à ses pieds à lui, vison panoramique, bleue.

 

Je ne peux retenir une larme, je sais que ce moment est précieux, si touchant, il est si rare de pouvoir entrevoir notre passé, ceux qui ont fait ce que nous sommes devenus.

 

Je voudrais rester plus longtemps, encore…  mais déjà la sirène du bateau retentit. Rappelée à l’ordre.

 

La descente est sportive, les images se bousculent dans mon esprit, l’île de la lumière, du soleil, ce Dieu qui déteste tout ce qui souille la pureté du site  (entre autres la naissance et la mort des gens habitant son île sacrée, qui doivent naître et mourir ailleurs).

 

Bientôt nous atteignons le port antique, des colonnes jonchent les fonds marins, je songe à ces richesses encore inexplorées.

 

Ruines.

 

Il y a quelque-chose de si émouvant dans les ruines. Les Romantiques au XIXème siècle leur vouaient un culte ( ce sont eux qui sont à l’origine de l’archéologie, c’est-à-dire de cette volonté de comprendre ce qui nous fonde).

 

Ruines.

Accepter le rien, la ruine, comme un temps de patience qui nous apprend tant, instructive métaphore…

 

Depuis le pont je vois Délos s’éloigner, celle qui oscilla entre apogées et déclins jusqu’au début de l’ère Chrétienne. Le culte d’Apollon disparaissant avec l’arrivée des premiers chrétiens. Au VIème siècle après J-C elle ne présente plus de trace de vie. Elle est abandonnée puis devient un repère de pirates au XVIème siècle pendant toute le durée de la domination Turque.

 

Délos est demeurée inconnue des occidentaux jusqu’à la Renaissance. Les premières fouilles furent entreprissent par des archéologues grecs et français en 1872, l’exploration systématique du site se poursuit encore…

 

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3 Reactions

  1. Thierry JAMARD

    Bonjour.
    Préparant un article sur Délos pour mon blog, je navigue sur Internet et je tombe sur votre compte-rendu de visite. Excellent. Exceptionnel. Combien y en a-t-il qui, comme vous, mêlent:
    – la connaissance (par exemple “Il est né là, le grand Dieu de lumière, celui de la musique et de la joie de vivre” ou “Chaque nouvel habitant arrivait avec ses divinités, des Italiens, des Syriens, des Égyptiens”)
    – le corps (par exemple “Les touristes en tongs font vite demi-tour” ou “Mes chevilles se tordent, mes cuisses brûlent, la poussière pique mes yeux”)
    – l’émotion, surtout l’émotion, la sensibilité (“Je veux sentir l’histoire, charnellement, jeter les livres, toucher les pierres” ou “Je voudrais remonter le temps, les voir s’activer, toucher leurs étoffes, sentir leur cuisine, voir ce qui les fait rire ou sourire”).
    Bien sûr, je ne pense pas que vous soyez dodécathéiste, de ces gens qui honorent les douze dieux de l’Olympe (puisque j’ai lu que vous aviez étudié le grec ancien, je me doute bien que vous comprenez le sens de ce mot!), mais je vous vois sur la photo rendant hommage à Zeus Hypsistos et je crois devoir comprendre que c’est en partie symbolique, en partie également le fruit de vos réflexions (“Je songe à ce que nous avons perdu. Comment avons-nous pu remplacer un culte qui incitait les hommes à jouir de la vie par un système austère et castrateur?”). Un geste par lequel vous vous amusez un peu, mais que vous chargez de sens philosophique. Cela me rappelle le regard intrigué de nos voisins de camping à Athènes le soir où, au dîner, ils m’ont vu verser sur l’herbe le fond de mon verre en guise de libation à Poséidon parce que le lendemain nous devions embarquer sur un ferry à destination de je ne sais plus quelle Cyclade.
    J’ai lu des dizaines de blogs, de sites, d’articles, et c’est pourquoi je vous dis que le vôtre est exceptionnel. Merci pour ce qu’il m’apporte.
    Bien cordialement,
    Thierry.

    • julie

      Merci Thierry, votre commentaire me touche beaucoup. Bon article sur Délos, quelle est l’adresse de votre blog que je puisse aller vous lire . Bien cordialement, Julie

      • Thierry JAMARD

        Oh, je n’ai pas votre talent. J’ai lu plusieurs de vos posts, toujours avec le même plaisir. Au moment de ma retraite (eh oui, je suis un vieux!), nous avons acheté un camping-car, et avons passé plus de six ans en Italie et en Grèce. Mes articles sont secs, pleins de détails historiques, mythologiques, d’œuvres d’art, etc. Cela me prend un temps fou, mon Délos c’était avril 2014!!! Il y aura encore tout plein d’îles grecques avant notre retour en octobre dernier. À présent, la vie est devenue triste et pauvre, à part nos séjours au Louvre (nous sommes « Amis du Louvre »).
        Mon blog, c’est http://thierry.jamard.over-blog.com
        …Et je continuerai à vous lire. Cordialement,
        Thierry.

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