les aventures de la vérité

Les aventures de la vérité.

Je suis sensible aux mots, chacun évoque, par sa sonorité ou par sa sémantique, une chose particulière. Ainsi « aventure » convoque immanquablement dans mon esprit vagabond, des terres à conquérir, des hommes à cheval lancés contre des tributs d’indiens, des explorations dangereuses dans lesquelles s’invitent toujours quelques insectes hostiles, quelques méchants très méchants, réminiscence de ma lointaine fascination pour le plus aventurier de tous, le bel Indiana Jones.

L’homme que je venais voir vendredi dernier ne possède pas le fouet et le chapeau, emblèmes du célèbre archéologue, non, mais il est cependant familier d’autres attributs: une éternelle chemise blanche et d’une, non moins célèbre, mèche « au vent ».

Cet homme-là agace, cet homme-là m’agace, chaque fois que je pense à lui me viennent les mots de Montaigne: « Qui veut faire l’ange fait la bête ».

Je n’aime pas la bien-pensance de gauche, je n’aime pas les moralisateurs, je n’aime pas… Voici que me reviennent mes vélléités de « listes ».

C’est donc confite d’a priori que j’ai pénétré l’enceinte sacrée de la Fondation Maeght.

Qu’allait-il s’occuper d’art ce B.H.L?! Mais puisqu’il se mêle toujours de tout…

Evidemment il fallait qu’il ramène l’art à la philosophie, il fallait que les deux se rencontrent, s’affrontent dans un combat intellectuel, sec; les philosophes s’intéressent-ils à la chair? Et moi, comme toujours je voulais du sensible, je voulais rêver, je voulais pleurer, je voulais frémir, je voulais sentir quelque-chose dans mon ventre, une décharge, des papillons, qu’importe mais je voulais être touchée.

Mais lui m’a obligée à me servir de mon esprit, moi qui n’aime pas l’art qui nécessite un discours(donc l’art conceptuel est hors de ma portée), moi qui assigne encore à l’art la fonction d’élever mon esprit en lui montrant quelque chose de beau, d’esthétique. Quelle ringarde.

Je sais bien que Duchamp, avec ces Ready Made a décapité la beauté, je sais bien qu’il fallait  que ça se fasse, qu’il n’y avait pas d’autre issue, mais je la cherche toujours cette beauté, on ne se défait pas comme ça de ses conditionnements.

Je déteste ne pas comprendre, les choses, les êtres, il faut que je décortique, que je pose des questions, que je cherche des réponses, aussi m’était-il inenvisageable de déambuler dans ce sublime lieu d’exposition sans comprendre ce qu’IL avait voulu faire.

Mes années d’études me furent ici, j’en conviens, un précieux allié, j’ai tout de suite vu ou le bougre voulait m’emmener. Puisqu’il brandissait ce mot « vérité » comme si sa qualité de philosophe l’autorisait à jeter au monde de telles choses…

Vérité

Il fallait que je m’arrête, immédiatement, mon esprit a besoin de repères, de balises, qu’entendait-il par vérité?

Adéquation entre la réalité et l’homme qui la pense?

Idée qui emporte l’assentiment général?

Caractère de ce qui existe réellement?

Déjà mon esprit souffrait, se contorsionnait, était-ce une façon d’accueillir les gens?

La vérité entretient donc un rapport avec la réalité, voici qui fait bien mon affaire, puisque les peintres, au commencement se sont occupés de « reproduire la réalité ».

Oui, mais Platon est immédiatement intervenu: la vérité/réalité est hors d’atteinte des artistes, lesquels ne peignent que des illusions   (et d’illustrer cette théorie avec son célèbre mythe de la caverne);seules les idées peuvent nous rapprocher du monde idéal (le monde des dieux).

Bernard-Henri Lévy illustre la pensée du maître par une sélection d’oeuvres, je dois bien en convenir, sublimes.

Ainsi en est-il des Shoes d’Andy Warhol, ceci n’est pas la réalité mais une empreinte de la réalité:

Aussi l’art est, dès le début, condamné, si les artistes sont des montreurs d’illusion, la cité doit les rejeter.

L’image, que l’on pourrait qualifier ici, selon le précepte Pascalien  de « maîtresse d’erreur et de fausseté » ne va pas entrer en odeur de sainteté avec les empereurs Byzantins qui vont briser toutes les images  saintes (car pour eux, on ne peut pas représenter Dieu, lui donner une forme humaine est un blasphème), les célèbres icônes, donnant lieu à l’un des phénomènes les plus marquant de l’histoire de l’art: les iconoclastes.

J’ai la sensation que l’exposition tourne autour de cet enjeu fondateur: l’iconoclastie.

Et pourtant, le philosophe sort un tour de son chapeau (de sa chemise plutôt): l’affaire du Saint-Suaire: si le visage du Christ s’est imprimé dans le linge de la brave Véronique, c’est bien qu’il est possible de représenter Dieu (selon l’affirmation du dogme de l’incarnation:Dieu=Jésus). Jésus, d’essence divine, à un visage, une image qu’il a laissée sur le linceul, une image négative (la trace de transsubstantiation de l’être au spectre?). Cette empreinte, les artistes vont s’en saisir, c’est ce que BHL nomme ici le « coup d’état », dès lors, la voie est libre, l’image est, enfin, légitime.

L’église va ainsi en user et en abuser pour « convaincre » ses ouailles, les peintures religieuses nous ont donné les oeuvres les plus poignantes de l’histoire de l’art, ici le philosophe a choisi quelques morceaux de bravoure: un Christ en croix d’Agnelo di Cosimo du XVIème siècle, beau à pleurer et une représentation de la Cène de Philippe de Champaigne, lumineuse:

Une interprétation si moderne: un linge blanc, immaculé, une table vide, dépouillée qui apporte davantage de clarté et de solennité à l’épisode.

L’art a donc conjuré la malédiction Platonicienne: les peintres disent plus que les philosophes, les mots sont bien souvent impuissants à exprimer la beauté, la mort, la solitude, la souffrance. Qu’est-ce qui pourrait, mieux que le  Guernica de Picasso, exprimer l’horreur de la guerre?

Qu’est-ce qui pourrait mieux que cette Vanité du XVIIéme siècle exprimer l’inéluctable de la condition humaine, la fuite du temps?

Les grandes questions métaphysiques ne sont donc plus l’apanage des philosophes.

La peinture dit plus, dépasse le réel, le transcende?

Les silhouettes émaciées de Giacometti expriment l’horreur, ici  Bernard-Henri reprend la même idée avec ces sculptures contemporaines de Thomas Schütte. Ces corps évidés qui font songer à des morts-vivants n’expriment-ils pas mieux le néant, la solitude que n’importe quel discours?

Mais, si l’art a remporté une victoire (et non des moindres), les artistes ne sont pas, pour autant, sortis d’un système de valeur hérité de la philosophie. Il s’agit, désormais, de dépasser ces vieux schémas, d’en inventer d’autres, ce que fait ici Magritte avec ce tableau intitulé Les vacances de Hegel.

Il envoie ainsi balader le célèbre penseur en lui opposant une nouvelle façon d’envisager le monde: le Surréalisme.

Dès lors les peintres sont complètement libérés, le référent n’existe plus, la toile est libre, elle devient son unique objet. Il ouvre la voie aux tableaux monochromes de Malevitch, de Klein(qui, a la fin de sa vie, refusait de se laisser enfermer dans ce « système » du monochrome et fit quelques sculptures, dont nous avons un poignant exemple ici avec ce Portrait en relief de Claude Pascal:

Les artistes sont venus à bout du référent, ils ont eu la peau de l’esthétique. Rimbaud avait d’abord porté l’estocade: « Un soir j’ai assis la Beauté sur mes genoux et je l’ai trouvée amère, et je l’ai injuriée. » Les dadaïstes ont continué cette mise à mort et Duchamp a porté le coup final avec son célèbre urinoir.

Fin d’une ère millénaire où l’art et la beauté étaient indissociables, fin des Beaux-arts.

Quelle tristesse pour la romantique que je suis, pour la femme qui pense comme Chateaubriand que « les nobles idées naissent des nobles spectacles ».

Et pourtant, malgré la mise à mort, elle est toujours là, là où on ne l’attend pas, une toile de Bacon, sublime atrocité, un Basquiat, sauvage, de cette beauté étrange et exotique.

Les aventures de la vérité…

Il m’a fait voyager, l’homme à la mèche au vent, malgré moi. La bête rétive et pleine de préjugés s’est laissée happer, séduire par ce passionnant voyage.

Parfois, il faut savoir prendre le temps du questionnement, du pourquoi, du comment? Réanimer le feu de la Connaissance, des questions ontologiques.

Les artistes, les philosophes, finalement même combat, puisqu’ils cherchent la même chose, les mêmes fins, quand bien même les moyens diffèrent… Comme ses « Aveugles » de Garouste, ils errent dans un monde où l’homme, quel que soit son degré d’évolution, se bât toujours, impuissant, avec ces questions qui déchirent l’âme humaine:

Qui sommes-nous?

D’où venons-nous?

Où allons-nous?

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